Tous les ans, au soir de Yom Kippour, les Juifs entament un jeûne de plus de vingt-quatre heures, qu'ils inaugurent par une étrange prière en araméen, intitulée Kol Nidrei. Que dit le Kol Nidrei ?
« Tous les vœux, serments, renoncements et toute expression pouvant passer pour tels, que nous avons pu prononcer et dont nous avons pu charger notre âme depuis ce jour jusqu'au prochain YomKippour, tous ces engagements, nous les regrettons. Qu'ils soient dénoués, pardonnés, rejetés, anéantis, qu'ils perdent force et valeur. Nos vœux ne sont pas des vœux, nos renoncements ne sont pas des renoncements, nos serments ne sont pas des serments. »
Cette réserve faite par le Kol Nidrei ne peut avoir d’effet que sur les vœux ou les serments par lesquels s’engage une privation ou un devoir envers nous-mêmes. Elle n’a pas de valeur pour les promesses ou les serments faits à d’autres. Au fil des siècles, les Juifs furent régulièrement accusés de renier leurs serments au moyen de la formule du Kol Nidrei. Les autorités religieuses chrétiennes en déduisirent que les Juifs s'autorisaient à ne pas respecter leur parole.
Le problème s'épaissit lorsqu'on découvre que d'une communauté à l'autre, le contenu du Kol Nidrei diffère. Dans le rite ashkénaze, ce sont les vœux, les serments et les promesses de l'année à venir (donc ceux qui n'ont pas été encore formulés) qui sont par avance dénoncés. Dans le rite séfarade, ce sont les vœux et les serments prêtés au cours de l'année écoulée et ceux de l'année à venir qui se trouvent annulés.
De fait, une proclamation telle que le Kol Nidrei est surprenante. Plus encore quand elle émane d'un peuple qui a fait de l'interdiction du faux témoignage l'un des Dix Commandements dont les Sages, dans le Talmud, disent : « Personne n'a le droit de rompre des vœux ou des serments », ou, mieux encore : « Celui qui fait des vœux est un pécheur et un blasphémateur, même s'il les respecte. » Mais quel mal y a-t-il à faire des vœux, des serments, des promesses ?
Cela tient en un mot : l’avenir, pour un Juif, n'appartient qu'à Dieu. Parler au futur et à la première personne est donc blasphématoire. Nulle personne attentive à l'implication de sa parole ne peut promettre, affirmer, jurer ou tout simplement dire sans blasphémer : « Demain je ferai… », car Dieu seul sait ce qu'il adviendra. Celui qui fixe une échéance engage sa parole dans le temps, prend possession du futur et s'attribue alors un pouvoir auquel il ne peut prétendre, une toute-puissance qui n’appartient qu'au Créateur. Un vœu se rapporte toujours à l'avenir et engage dans le temps la parole de celui qui l'énonce. Suivant cette logique, le vœu solennel, la promesse à Dieu, sont blasphématoires.


