Une enquête du journal Israël Hayom jette un coup de projecteur sur les méthodes inattendues du Mossad en Iran.
Une photo prise en 2011, utilisée en 2022 : la chute du général Qassemi
Rustam Qassemi était une épine dans le pied du renseignement israélien depuis presque le début de sa carrière. Enrôlé dans les Gardiens de la Révolution en 1979, officier pendant la guerre Iran-Irak, commandant d'une base navale, puis architecte du développement des forces spéciales iraniennes au tournant des années 2000, cet homme incarnait le cœur dur du régime militaire de Téhéran.
Après avoir quitté l'uniforme, Qassemi était devenu un ministre influent, conseiller au ministère de la Défense et proche du président Ebrahim Raïssi. Son avenir s'annonçait tracé au sommet de l'État iranien. Jusqu'en novembre 2022.
Ce mois-là, le média d'opposition Iran International, diffusé depuis Londres, publie une photographie prise lors d'un voyage officiel de Qassemi en Malaisie. On y voit le haut fonctionnaire enlacé à une jeune femme qui n'est pas son épouse et, détail explosif dans l'Iran des Mollahs, qui ne porte pas le voile islamique.
La photo se répand en Iran comme une traînée de poudre. Le contexte est particulièrement redoutable : quelques semaines plus tôt, la jeune Mahsa Amini était morte après avoir été arrêtée et battue par la police des mœurs pour port du voile jugé insuffisant. L'image de Qassemi est perçue comme la démonstration éclatante de l'hypocrisie du régime. « Bande de sales hypocrites », écrit un blogueur populaire iranien, résumant un sentiment largement partagé.
En quelques jours, le général remet sa démission. Motif officiel : « raisons médicales ». Quelques mois plus tard, la presse d'État annonce son décès des suites d'un cancer.
On peut aujourd'hui révéler que c'est le Mossad israélien qui a orchestré la diffusion de cette photographie, au moment précisément calculé pour maximiser son impact. Le service de renseignement détenait le cliché depuis 2011, onze ans de patience. Le bénéfice était double : neutraliser un officier supérieur aguerri et, simultanément, attiser les braises du mouvement de protestation « Femme, Vie, Liberté » qui embrasait alors l'Iran.
Cette opération, pour spectaculaire qu'elle fût, n'était que le premier acte d'une révolution doctrinale au sein du Mossad lui-même. Elle est l'œuvre d'une unité dont l'existence est ici rendue publique pour la première fois : la Division des opérations d'influence.
La réforme Barnea : naissance d'une nouvelle doctrine
La Division des opérations d'influence est née de la réforme organisationnelle profonde engagée par Dadi Barnea dès son arrivée à la tête du Mossad en 2021. En créant cette unité, le chef du renseignement dotait son organisation d'un bras supplémentaire pour s'attaquer au régime des Mollahs autrement qu'en recourant aux éliminations ciblées.
« Quand j'ai pris mes fonctions, il était interdit de prononcer au Mossad l'expression "renversement du régime" », confie A., le le fondateur et premier directeur de la Division des opérations d'influence du Mossad. « L'ADN organisationnel et culturel du Mossad est celui d'une organisation dont les résultats doivent être concrets et visibles, quelque chose doit brûler, quelqu'un doit mourir. À l'inverse, un événement amorphe visant les cœurs, les sentiments, les convictions des gens, c'était quelque chose que le Mossad craignait profondément. »
Ce tabou est depuis lors levé. Le renversement du régime iranien est désormais l'une des missions fondamentales du Mossad, et cela s'est manifesté avec une intensité inédite lors de l'Opération « Rugissement du lion ».
« Traditionnellement au Mossad, on savait se débarrasser des gens principalement par l'élimination physique », explique A.. « Mais lorsqu'un individu vous nuit, révéler des informations compromettantes sur son passé provoque souvent une réaction immédiate : il est écarté, licencié ou muté. Conduire une opération d'influence qui aboutit à se débarrasser de quelqu'un est bien moins coûteux et plus simple qu'une opération d'élimination. Autrefois, le Mossad ne pensait pas dans cette direction. Aujourd'hui, l'organisation peut se targuer d'avoir provoqué le licenciement de plusieurs hauts responsables iraniens. »
La « machine à venin » : la guerre des réseaux sociaux
Sans pouvoir tout révéler, l'une des infrastructures préparées en amont par la Division des opérations d'influence pour l'Opération « Rugissement du lion » était ce que ses propres acteurs appellent en interne une « machine à venin » : un réseau de comptes fictifs sur les réseaux sociaux, opéré par le Mossad, diffusant des contenus destinés à déstabiliser le pouvoir iranien de l'intérieur.
« Tout politicien rêverait d'une telle machine à venin », confie en souriant une source proche du dossier. En parallèle, Iran International a rapporté des piratages de chaînes de télévision officielles iraniennes pendant les frappes, avec diffusion en direct de discours du président Donald Trump, du Premier ministre Binyamin Netanyahou et du prince héritier Reza Pahlavi, appelant les Iraniens à descendre dans la rue.
Pendant les opérations militaires en Iran, des agents du Mossad opéraient également sur le sol iranien. Ils ciblaient notamment les lanceurs de missiles. Mais il est probable qu'une partie de ces agents ait aussi mené des opérations d'influence, photographiant les dégâts infligés aux installations des Bassidj et d'autres institutions du régime, puis diffusant ces images pour faire baisser le niveau de peur au sein de la population iranienne.
La promesse faite à Trump : le régime tombera avant fin 2026
L'ampleur de ce dispositif, construit en l'espace de quelques années seulement à partir de rien, reste stupéfiante. Mais ce qui est tout aussi remarquable, c'est la place centrale qu'a occupée le domaine de l'influence dans la stratégie globale contre l'Iran : à la veille de l'Opération « Rugissement du lion », le Mossad était convaincu que la combinaison des frappes aériennes et des opérations d'influence conduirait au renversement du régime iranien.
C'est en tout cas la promesse que le directeur Dadi Barnea avait faite au président Trump lors d'une visioconférence tenue dans les jours précédant l'attaque.
Le régime iranien n'est pas tombé. Cette réalité a suscité des critiques acerbes à l'encontre du Mossad et de son directeur. Certains observateurs décrivent l'opération comme un « échec retentissant ».
Le Mossad rétorque n'avoir jamais promis que le régime s'effondrerait pendant la guerre elle-même. Des sources ayant récemment échangé avec Barnea rapportent qu'il reste profondément convaincu : si Donald Trump refuse de signer un accord permettant à l'économie iranienne de se redresser et si le blocus du pays se poursuit, le régime des Ayatollahs tombera avant la fin de l'année 2026.
« Celui qui croit qu'au moment où le dernier avion quitte les cieux le régime s'effondre immédiatement, doit comprendre que ça ne fonctionne pas ainsi », conclut A.
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