Ce que j’ai vu à Auschwitz. Les cahiers d’Alter n’est pas un témoignage sur la Shoah comme les autres. Rassemblant les écrits d’Alter Fajnzylberg déposés après la guerre dans une boîte à chaussures à laquelle personne n’avait jamais touché de son vivant, cet ouvrage matérialise le devoir rendu par un fils à son père aujourd’hui disparu et dont la parole avait été confisquée. C’est aussi un héritage exhumé de l’oubli pour être porté à la connaissance du plus grand nombre, tant ce qu’il raconte vient éclairer un pan encore trop méconnu de l’horreur d’Auschwitz.
« Pour différentes raisons, y compris politiques, ce que mon père avait à raconter après la guerre n’a pas été entendu comme il aurait dû l’être », relate Roger Fajnzylberg. Alter Fajnzylberg avait certes témoigné devant la commission d’enquête mise en place par la Pologne en 1945 à la libération du territoire, puis devant celle instaurée par la France. Mais au vu du contexte, ce qu’il avait raconté était parcellaire. Il avait donc entrepris de coucher sur le papier ce qu’il avait vécu, écrivant jusqu’au printemps 1946 dans une sorte d’urgence, avec la volonté de tout consigner dans les détails. Il n’était pas question de ce qu’il avait ressenti ni de ses impressions personnelles, mais de faits, rien que de faits, qui devaient servir pour l’Histoire. « J’ai survécu pour témoigner », écrivait-il d’emblée.
Ce n’est qu’en 2005, plus de quinze après la mort d’Alter (décédé en 1987), que son fils a pris connaissance du contenu de ces fameux cahiers. Il a alors découvert cet indicible vécu qu’on avait choisi de lui taire et sur lequel il avait instinctivement décidé de ne jamais poser de questions. « Mes parents et moi nous protégions mutuellement », analyse Roger Fajnzylberg dont la mère avait elle aussi été déportée.
Né en Pologne, Alter Fajnzylberg avait été détenu à Auschwitz-Birkenau d’avril 1942 à janvier 1945, forcé d’y intégrer pendant dix-huit mois le Sonderkommando – ce groupe de prisonniers juifs forcés par les SS nazis à effectuer les tâches les plus terribles du processus d'extermination. Régulièrement tués – pour éliminer les témoins – et remplacés par de nouveaux détenus, les survivants comme Alter Fajnzylberg étaient par défintion peu nombreux. Non seulement, à l’époque où ce dernier a voulu faire connaître son histoire, la France n’était pas prête à écouter les survivants des camps ; mais de plus, Alter Fajnzylberg a fait l’objet d’un double rejet entaché de suspicion. « Étant donné que les nazis prenaient soin d’éliminer les membres du Sonderkommando, on ne comprenait pas comment mon père avait pu rester en vie, et on le suspectait de ne pas dire la vérité », explique son fils.
Le parcours de ce survivant de la Shoah raconte aussi un engagement précoce qui l’aura malheureusement mené au pire. Militant communiste dès son plus jeune âge, Alter Fajnzylberg s’était en effet engagé dans les Brigades internationales en Espagne en 1937. Blessé, il avait malgré tout repris le combat. Interné par la suite dans les camps d’Argelès, Gurs et Saint-Cyprien, il avait fini par s’échapper, avant d’être arrêté en 1941 à Paris par la police française. Interné à Drancy puis Compiègne, il avait fait partie du premier convoi de déportés juifs envoyé de France vers Auschwitz fin mars 1942.
Convaincu qu’il lui appartenait de faire entendre le rare témoignage de son père, Roger Fajnzylberg a entrepris de faire traduire le contenu de ses cahiers, tout en prenant le parti de le contextualiser grâce à l’aide de l’historien Alban Perrin. De ce travail est né Ce que j’ai vu à Auschwitz. Les cahiers d’Alter, paru il y un an et présenté ces jours-ci en Israël. Roger Fajnzylberg espère désormais faire traduire ces cahiers en hébreu.
Roger Fajnzylberg interviendra le 11 janvier à 19h30 dans le cadre du Campus francophone du NAC à Netanya et le 12 janvier 18h30 à l’Institut Français de Haïfa.
Article publié dans ActuJ (numéro 1810)
Pour s'abonner à ActuJ : https://journal.actuj.media-j.com/israel-abonnement