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Tribune - Sans les Ricains et sans les Hébreux…

Bien sûr, les années ont passé. Les uniformes ne sont plus les mêmes, les cartes ont changé, les empires ont pris d’autres visages.

7 minutes
26 mars 2026

ParRony Akrich

Tribune - Sans les Ricains et sans les Hébreux…

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Bien sûr, les années ont passé. Les uniformes ne sont plus les mêmes, les cartes ont changé, les empires ont pris d’autres visages, et les consciences fatiguées ont raffiné leur art favori : oublier ce qu’elles doivent à ceux qui les ont sauvées. La France officielle excelle dans cette liturgie. Elle aime les morts quand ils sont entrés dans le marbre. Elle aime les héros quand ils ne dérangent plus personne. Elle aime les commémorations, les plaques, les gerbes, les discours graves, les hommages impeccablement réglés. Mais elle aime beaucoup moins les combattants vivants, parce qu’un combattant vivant rappelle une vérité insupportable : la liberté n’est pas un décor, elle est une dette ; elle n’est pas une posture, elle est un prix.

C’est ce que disait déjà, à sa manière brutale, la vieille chanson de Sardou. Derrière la provocation, il y avait une vérité historique nue : sans l’Amérique, l’Europe aurait parlé la langue de sa servitude. Or cette vérité, au lieu de mûrir en gratitude, semble avoir engendré chez beaucoup une étrange amnésie morale. On accepte volontiers, après coup, qu’il fallait combattre le nazisme. On l’admet parce que le danger est clos, identifié, muséifié, transformé en leçon scolaire. Mais lorsque le mal change de vocabulaire, de drapeau, de stratégie, de théologie, et qu’il revient sous la forme de l’islamisme armé, de ses milices, de ses parrains, de ses supplétifs et de ses réseaux de terreur, soudain les certitudes se troublent. Ce qui était clair hier devient “complexe” aujourd’hui. Ce qui exigeait hier le courage demanderait aujourd’hui de la “nuance”. Et ce mot de nuance devient trop souvent le nom élégant de la lâcheté. L’avilissement d’une trop grande majorité se réfugie derrière cette formule déshonorante : “c’est compliqué”, parce qu’elle n’a plus le courage de nommer ce qu’elle voit. Mais elle a déjà pris l’accent, adopté les tournures, absorbé les réflexes de langage ; et bientôt elle parlera l’arabe couramment, tout en continuant d’appeler cela ouverture, nuance ou modernité. Et les Juifs eux-mêmes, de l’orthodoxe à l’assimilé, dans leur grande majorité, persistent à répéter : “Heureux comme un Juif en France”, comme on s’accroche à une maxime défunte pour ne pas voir que la réalité l’a depuis longtemps démentie. C’est un pays de faux-jetons, d’hypocrites, de fourbes et de sournois, où l’on dissimule sa véritable nature sous les apparences de la vertu, où la duplicité passe pour de la nuance, et la lâcheté pour de la civilisation. Plus familièrement, je dirais : un pays de félons, tant la dissimulation y est devenue une seconde nature, et tant l’abdication morale y prend désormais le visage convenable de la bienséance. »

La tragédie est là. L’Occident commémore avec une ferveur rétrospective les combats qu’il n’aurait plus la force morale d’assumer au présent. Il continue de prononcer les mots de civilisation, de liberté, de dignité, de droit, mais il les prononce comme on récite une formule héritée, non comme on engage une volonté. Il veut conserver les bénéfices du monde libre sans regarder en face ceux qui, concrètement, en tiennent encore les frontières. Il veut la sécurité, mais sans l’aveu de dépendance. Il veut l’ordre, mais sans le poids de la décision tragique. Il veut la paix, mais à condition qu’un autre paie pour elle.

Et c’est ici qu’Israël entre dans le texte, non comme un symbole commode, mais comme un scandale vivant pour les consciences molles. Car Israël, qu’on le veuille ou non, occupe aujourd’hui une ligne de front que l’Europe regarde de loin avec gêne, soupçon ou arrogance. Il ne défend pas seulement ses villes, ses familles, ses morts, sa mémoire et ses frontières. Il affronte des forces qui font de la haine un absolu, de la terreur une méthode, de l’embrigadement une pédagogie, et de l’anéantissement d’Israël bien plus qu’un objectif local : une promesse idéologique. Ce qu’Israël combat n’est pas seulement une menace contre lui-même. C’est une forme de barbarie politico-religieuse que l’Occident préfère souvent analyser plutôt que nommer, commenter plutôt que combattre, excuser plutôt que vaincre.

Il y a là une inversion morale devenue presque insupportable. La France, frappée pourtant sur son propre sol par le terrorisme islamiste, endeuillée dans ses rues, dans ses écoles, dans ses églises, dans ses salles de spectacle, continue trop souvent à réserver sa sévérité la plus constante non à ceux qui sanctifient le meurtre, mais à ceux qui leur résistent. Comme si se défendre avec dureté contre des ennemis déclarés était une faute plus grave que de transformer la haine en vertu révolutionnaire. Comme si le vrai scandale n’était pas le fanatisme, mais la riposte au fanatisme. Comme si la conscience européenne, devenue incapable d’assumer la nécessité du combat, cherchait à se purifier en condamnant celui qui ose encore combattre.

Dès lors, l’ancienne phrase prend une portée nouvelle. Hier, sans les Ricains, vous auriez peut-être parlé allemand. Aujourd’hui, sans l’Amérique et sans les Hébreux, vous ne parleriez plus la langue de vos grands principes ; vous parleriez celle de votre soumission, et vous auriez encore l’audace d’appeler cela la paix. Car les civilisations fatiguées ont toujours la même ruse : elles rebaptisent leur renoncement en sagesse, leur peur en prudence, leur abdication en humanisme. Elles n’osent plus désigner le mal, alors elles soupçonnent le résistant. Elles n’ont plus le courage de défendre leur monde, alors elles accusent ceux qui défendent encore le leur. Elles détestent moins leurs ennemis que ceux qui leur rappellent qu’un ennemi existe.

La France officielle est devenue experte dans cet art de la dissociation. Elle célèbre la Résistance, mais redoute la résistance réelle. Elle bénit la mémoire du sacrifice, mais se détourne du sacrifice vivant. Elle applaudit le libérateur une fois enterré, mais supporte mal l’allié tant qu’il agit, tant qu’il frappe, tant qu’il dérange le confort moral des salons. Elle aime l’Histoire quand elle est achevée, classée, neutralisée. Elle n’aime pas l’Histoire quand elle revient avec son visage tragique, quand elle oblige à choisir un camp, quand elle rappelle qu’il y a des époques où l’équilibre n’est qu’un mot de plus pour désigner la capitulation.

Le plus grave n’est même pas l’ingratitude. Le plus grave est la corruption intérieure qu’elle révèle. Car un peuple qui oublie ceux qui le défendent finit toujours par oublier ce qu’il défend. Il continue de parler de liberté, mais comme d’un héritage dont il ne connaît plus le prix. Il continue de parler de civilisation, mais comme d’un capital symbolique qu’il croit inépuisable. Il continue de dire “plus jamais ça”, mais refuse d’admettre que le mal n’a jamais cessé, qu’il change seulement de langue, de justification, de bannière et de stratégie. Ce n’est pas seulement une défaillance politique. C’est une fatigue de l’âme.

Alors oui, il faut parler durement. Il faut parler contre cette Europe qui vit de protections qu’elle dénigre. Contre cette France qui transforme la dette en soupçon, la gratitude en gêne, la lucidité en provocation. Il faut rappeler que les peuples qui ne savent plus honorer les combattants vivants ne méritent bientôt plus les morts qu’ils commémorent. Il faut rappeler qu’il existe encore des nations qui paient de leur sang le droit des autres à disserter. Il faut rappeler enfin que derrière les grands discours sur l’universel se cache souvent une vérité moins noble : beaucoup aiment la paix non parce qu’ils aiment la justice, mais parce qu’ils redoutent d’avoir à défendre quoi que ce soit.

Et c’est peut-être cela, au fond, le tragique français de cette heure : vouloir encore la grandeur sans le courage, la mémoire sans la fidélité, la civilisation sans le combat, la morale sans le risque, et la liberté sans reconnaissance envers ceux qui tiennent encore, dans la boue du réel, la ligne que d’autres ont désertée.

Rony Akrich

Écrivain, essayiste, penseur et conférencier en Israël

Fondateur de l’Université Populaire Gratuite – Café Daat

Jérusalem et Ashdod

Quelques mots sur l’auteur

Rony Akrich est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Il est le fondateur, en 2018, de l’Université Populaire Gratuite – Café Daat, active à Jérusalem et à Ashdod. Son travail se situe à la croisée de la philosophie, de la pensée hébraïque, de l’historiosophie biblique, de la critique culturelle et de la réflexion politique. À travers ses essais, ses manifestes et ses conférences, il développe une parole libre, exigeante et engagée sur la responsabilité, la souveraineté, la transmission, la vérité historique et les fractures morales du monde contemporain.

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