Chaque année, en Israël comme dans de nombreuses communautés juives à travers le monde, Yom HaShoah marque un moment de recueillement collectif. Mais son nom complet — Yom HaShoah ve HaGvoura, littéralement « Journée de la Shoah et de l’Héroïsme » — dit déjà qu’il ne s’agit pas seulement de commémorer une catastrophe. Il s’agit aussi de rappeler une autre dimension, longtemps moins visible : celle de la résistance, de la dignité et du courage.
Instituée en 1951 par la Knesset, cette journée nationale s’inscrit dans un contexte particulier. L’État d’Israël est jeune, encore en train de se construire, et doit forger un récit collectif capable d’unifier une population diverse, composée notamment de survivants de la Shoah. Or, dans les premières années, ces survivants sont parfois perçus à travers un prisme douloureux : celui de la passivité face à l’extermination. Une vision simplifiée, injuste, mais bien réelle dans l’imaginaire de l’époque.
C’est précisément pour corriger cette perception que la Knesset choisit d’associer à la Shoah la notion de Gvoura, l’héroïsme. Il ne s’agit pas d’atténuer l’ampleur du génocide, ni d’en détourner la mémoire, mais de l’enrichir en mettant en lumière les multiples formes de résistance juive. Car la résistance ne se limite pas aux armes.
Bien sûr, il y a les révoltes emblématiques, comme celle du ghetto de Varsovie en 1943, devenue un symbole universel de courage face à l’oppression. Mais la Gvoura englobe aussi des gestes moins spectaculaires, plus silencieux : continuer à enseigner dans des conditions clandestines, préserver des pratiques religieuses interdites, documenter la réalité des camps au péril de sa vie, ou simplement tenter de rester humain dans un système conçu pour déshumaniser.
En intégrant ces deux dimensions, la journée acquiert une profondeur particulière. Elle invite à une mémoire active, qui ne se limite pas à la compassion ou à la sidération, mais qui interroge aussi les capacités de résistance morale et spirituelle. Elle permet également de redonner aux victimes leur statut de sujets, et non seulement celui de victimes passives d’une machine de mort.
Le choix de la date lui-même n’est pas anodin : fixé autour de l’anniversaire de la révolte du ghetto de Varsovie selon le calendrier hébraïque, Yom HaShoah ve HaGvoura ancre la mémoire dans un événement précis où la lutte armée a pris une dimension symbolique forte. Ce lien temporel renforce l’articulation entre destruction et résistance.
Aujourd’hui encore, cette double appellation continue de façonner les cérémonies et les discours. En Israël, la sirène qui retentit dans tout le pays fige la vie pendant deux minutes, dans un silence presque irréel. Mais au-delà du recueillement, les témoignages, les lectures et les enseignements mettent de plus en plus en avant la diversité des expériences vécues pendant la Shoah, y compris les formes de courage souvent invisibles.
Ainsi, Yom HaShoah ve HaGvoura ne se contente pas de transmettre une mémoire du passé. Il pose aussi une question profondément actuelle : face à la violence, à l’injustice ou à la déshumanisation, qu’est-ce que résister signifie ? En associant Shoah et héroïsme, la Knesset a inscrit dans le calendrier israélien une réponse nuancée et exigeante — une mémoire qui n’oublie ni la tragédie, ni la capacité humaine à lui opposer, sous toutes ses formes, une dignité irréductible.
Et dans le contexte actuel de montée de l’antisémitisme dans le monde entier, sous couvert d’antisionisme et d’anti-israélisme virulents, rappeler l’héroïsme est une marque du souvenir pour tous, ceux qui sont morts et ceux qui sont vivants !
Jean-Charles Zerbib est le directeur de Mizrachi France