L'accord-cadre signé vendredi entre Israël et le Liban sous l'égide de Marco Rubio divise les commentateurs israéliens. Tsvi Yehezkeli, Ariel Kahana et Ronen Bergman livrent trois lectures complémentaires d'un texte dont tous soulignent, chacun à sa manière, les limites autant que les mérites.
Tsvi Yehezkeli appelle à la méfiance
Spécialiste de l'islam politique et du monde arabe, Tsvi Yehezkeli est l'une des voix les plus écoutées en Israël sur les questions de radicalisation et de stratégie régionale.
Pour Tsvi Yehezkeli, la lecture de cet accord ne peut se faire sans un détour par l'histoire des traités dans le monde musulman. Il rappelle que depuis les origines de l'islam, les accords ont été utilisés comme instruments de la partie faible pour gagner du temps jusqu'à ce qu'elle retrouve suffisamment de force pour s'en affranchir. Le traité de Hudaybiyya, conclu par le prophète Mahomet avec les Qurayshites avant d'être rompu dès que le rapport de force s'inversa, reste pour lui la matrice de tous les accords à venir dans cette région. Oslo, les cessez-le-feu successifs avec le Hamas, les arrangements avec le Hezbollah : tous illustrent selon lui ce même schéma.
Dans ce cadre, l'accord actuel s'explique d'abord par la contrainte : la pression exercée par Donald Trump limite la liberté d'action d'Israël au sud du Liban. « Si nos mains avaient été libres, nous n'aurions pas conclu un tel accord », dit-il sans détour. Il y voit également le reflet d'une faiblesse structurelle imposée par l'accord américano-iranien en cours de négociation, qui prive Israël d'une partie de ses leviers.
Yehezkeli reconnaît néanmoins une vertu tactique à l'accord : en posant le désarmement du Hezbollah comme condition préalable au retrait israélien, il place l'organisation chiite dans un étau politique. Le Hezbollah se retrouve coincé entre les exigences de Beyrouth à savoir un gouvernement libanais qui aspire à exister en dehors de la tutelle du mouvement terroriste et la pression de la communauté internationale. « Israël tient les territoires et brandit cet accord au-dessus de la tête du Hezbollah », résume-t-il.
Son pronostic reste cependant lucide : le Hezbollah cherchera à saboter le dispositif par des incidents frontaliers, comme on a déjà commencé à le voir. « Quand il y a un accord, on ouvre les yeux en grand », conclut-il, appelant à une vigilance redoublée plutôt qu'à un quelconque optimisme.
Ariel Kahana : un succès de la diplomatie israélienne entre deux tendances de la diplomatie américaine
Correspondant diplomatique et spécialiste des affaires étrangères pour le quotidien Israel Hayom, Ariel Kahana est un observateur reconnu des relations israélo-américaines et de la politique régionale.
Là où Yehezkeli insiste sur les risques, Ariel Kahana perçoit avant tout une habile manœuvre diplomatique israélienne au sein même des divisions de l'administration Trump.
Son analyse part d'un constat : il existe aujourd'hui deux lignes contradictoires à Washington. D'un côté, Marco Rubio, secrétaire d'État, sous l'égide duquel cet accord a été signé ; de l'autre, le vice-président JD Vance, qui œuvre à un « grand accord » avec l'Iran dans lequel Israël aurait été contraint de se retirer du Liban. Kahana note que Jérusalem a su se rapprocher de Rubio ces dernières semaines, et que le secrétaire d'État, sans prendre publiquement position contre la démarche de Vance, n'en a pas caché ses réserves. « Israël a navigué avec subtilité entre ces forces antagonistes pour faire avancer ses intérêts », écrit-il.
La clé de voûte de cet accord repose selon lui sur deux postulats. Le premier : Vance ne parviendra pas à conclure son grand accord avec Téhéran et si ce scénario ne se réalise pas, la pression sur Israël de se retirer du Liban disparaît avec lui. Le second : l'accord prévoit qu'Israël ne retirera ses forces que si le Hezbollah se désarme. Or, comme le note Kahana avec une pointe d'ironie, « tout le monde sait que cela n'arrivera que le jour où l'Iran deviendra Monaco ». Par conséquent, Tsahal restera dans la zone de sécurité libanaise jusqu'à nouvel ordre.
Kahana voit dans cet accord quelque chose de plus significatif encore : la consécration diplomatique de nouvelles frontières sécuritaires israéliennes, qui ancre officiellement dans un texte politique ce qui n'était jusque-là qu'une réalité de terrain. Son objectif stratégique, tel qu'il le formule, est clair : exclure l'Iran du jeu libanais par un accord politique. « Et c'est un très bon début. », estime Kahana.