Pourquoi Hassan Nasrallah, lui-même surpris par l'attaque du Hamas et par son calendrier, n'a-t-il pas engagé les forces Radwan déjà positionnées à la frontière pour attaquer la Galilée le 7 octobre 2023 ? Des documents internes du Hamas, révélés pour la première fois par le journaliste Doron Kadoch sur les ondes de Galei Tsahal et analysés par l'institut de recherche sur le terrorisme et le renseignement Meir Amit, retracent deux années d'efforts de coordination entre le Hamas et le Hezbollah avant l'attaque, et permettent de mieux comprendre pourquoi le nord d'Israël a finalement échappé à une attaque et le pays tout entier à un scénario qui aurait pu lui être fatal.
2019: Premiers contacts
Selon ces documents, les relations entre le Hamas et le Hezbollah ont connu des hauts et des bas au fil des années. Dès 2019, alors que le Hamas commençait à accélérer sérieusement la préparation de son projet d'attaque contre les forces israéliennes stationnées à Gaza, le chef du bureau politique du mouvement, Ismail Haniyeh, avait adressé une lettre à Hassan Nasrallah lui exprimant la confiance de ses coreligionnaires palestiniens dans son soutien futur face à Israël. Une missive similaire aurait également été envoyée au Guide suprême iranien Ali Khamenei, posant selon les documents les premiers jalons du rapprochement stratégique entre les deux organisations.
2021: l'opération ''Gardien des Murailles'', premier test grandeur nature
Deux ans plus tard, l'opération « Gardien des murailles » de mai 2021 aurait constitué un premier test concret de cette alliance. Un document interne du Hamas révèle qu'un centre de commandement conjoint réunissant des officiers du Hamas, du Hezbollah et des Gardiens de la révolution iraniens avait été mis en place à Beyrouth durant cette opération, le Hezbollah transmettant au Hamas des informations sur le déploiement militaire israélien à sa demande.
Plus significatif encore, selon le rapport du chef du renseignement militaire du Hamas à l'étranger, Khaled Ghanem, le Hezbollah aurait contribué à déjouer une opération israélienne visant à faire croire à une incursion terrestre dans le réseau de tunnels du Hamas, surnommé « le métro », en avertissant ses interlocuteurs deux heures avant son déclenchement. Un ancien responsable militaire israélien ayant participé au commandement de l'opération a confirmé, sur les ondes de Galei Tsahal, l'implication réelle du Hezbollah dans cet épisode. Le mouvement terroriste libanais aurait également averti le Hamas d'une tentative d'élimination ciblée visant le commandant du nord de Gaza, Ahmed Ghandour; tué plus tard durant la guerre actuelle, en détectant une activité de renseignement inhabituelle au-dessus de sa position à Jabaliya.
Malgré cette coopération, essentiellement limitée au domaine du renseignement, le Hamas aurait exprimé sa déception auprès de ses alliés de « l'axe de la résistance », réclamant un engagement plus soutenu du Hezbollah pour immobiliser des troupes israéliennes sur le front nord. Un haut responsable du Hamas basé à l'étranger aurait ainsi transmis ce message à Hajj Khalil Harb, l'un des adjoints de Nasrallah, qui aurait reconnu ne pas avoir été informé de cette volonté d'escalade et promis d'en discuter avec le chef du Hezbollah.
Mai 2022: la rencontre à Beyrouth et les réserves de Nasrallah
Un an plus tard, en mai 2022, une rencontre déterminante a réuni à Beyrouth deux hauts responsables du Hamas, Saleh al-Arouri et Khalil al-Hayya, avec Hassan Nasrallah et un général des Gardiens de la révolution. Les représentants du Hamas y auraient plaidé pour l'ouverture d'un affrontement de grande ampleur avec Israël, invoquant plusieurs arguments : la vague d'attentats qui touchait alors la Judée-Samarie et les villes israéliennes, la fragilité politique du gouvernement israélien de l'époque (le gouvernement Bennett-Lapid avait perdu sa majorité à la Knesset), l'attention internationale focalisée sur la guerre en Ukraine, et la volonté de freiner la dynamique de normalisation régionale avec Israël.
Contre toute attente, Nasrallah se serait montré réservé face à cette proposition, estimant que l'idée méritait discussion sur le principe, mais qu'il fallait d'abord définir clairement les objectifs de guerre avant d'en fixer l'ampleur, s'interrogeant notamment sur l'ambition réelle poursuivie, entre une destruction totale d'Israël et un objectif plus limité autour de la mosquée al-Aqsa.
Sinwar présente ses scénarios
Face à ces réserves, le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwuar, aurait alors transmis à Nasrallah une lettre présentant plusieurs scénarios possibles pour une future confrontation. Le premier, désigné « seconde opération de la Promesse », prévoyait une attaque surprise coordonnée sur tous les fronts visant l'effondrement total de l'État d'Israël, avec un calendrier envisagé autour d'une fête juive, Pessah étant jugée la plus appropriée. D'autres scénarios plus limités prévoyaient une implication partielle du Hezbollah, mais accordaient systématiquement une place centrale à la frontière jordanienne, Sinwar envisageant l'infiltration de terroristes depuis la Syrie et la Jordanie. Nasrallah aurait qualifié ce scénario de réaliste et réalisable, et se serait engagé à le soumettre à l'approbation de Khamenei, l'Iran devant, dans tous les cas de figure envisagés, rester en retrait direct du conflit.