Soixante-douze anciens participants de l'Eurovision, figures éclipsées ou légendes encore chantantes, se sont unis pour réclamer, d’une même voix, l’exclusion d’Israël du concours. À quelques jours de la demi-finale du 15 mai, où Yuval Raphael doit porter les couleurs de l’État hébreu sur scène, l’appel résonne comme une dissonance : la musique peut-elle encore prétendre à l’universalité, quand le monde gronde à ses portes ?
Malgré les appels au boycott, l’Union européenne de radiodiffusion a maintenu la présence d’Israël dans la compétition, tout en interdisant les messages politiques sur scène et les drapeaux hors de scène. Qu’ils sont attendrissants, ces 72 justiciers du dimanche, réunis par une foi nouvelle : la moraline tiède, version karaoké militant. Les voilà qui s’époumonent, non pas sur scène mais dans une lettre ouverte — ce parchemin de l'époque des réseaux — pour réclamer ce qu’ils appellent avec emphase "la justice".
Mais leur justice a l’odeur fade du ressentiment. Ce qu’ils veulent, au fond, c’est qu’on exclue Israël de l’Eurovision 2025, que l'on mette au ban la voix d’une survivante, Yuval Raphael, parce qu’ils ne supportent pas ce qu’elle incarne : la vie après l’abomination, la force d’un peuple que même la mort n’éteint pas.
Rappelons les faits. Eurovision, temple mondialisé de la paillette et de la démesure sonore, s'apprête à tenir son édition annuelle à Bâle. Une survivante du pogrom du 7 octobre, Yuval Raphael, y représentera Israël. Sa chanson, New Day Will Rise, est une prière en trois langues : anglais, français, hébreu — ces mots mêlés comme les larmes d’un peuple dispersé. Sa voix ne se contente pas de chanter : elle témoigne. Elle n’est pas là pour enjoliver, mais pour faire entendre ce que des cadavres n’ont pu crier. Yuval Raphael, 24 ans, n’est pas une artiste comme les autres. Originaire de Ra’anana, elle est donc un symbole, celui qui a survécu au massacre du festival Nova le 7 octobre 2023, où elle s’est cachée pendant huit heures sous des corps sans vie pour échapper à la mort. Blessée par des éclats de grenade, elle a transformé cette épreuve en un chant d’espoir. Sa chanson, New Day Will Rise, écrite par Keren Peles célèbre la résilience face à l’horreur.
Et que font les âmes pures de la scène européenne ? Ils signent une lettre. On y retrouve Mae Muller, brillante dernière en 2023 (sans doute plus à l’aise avec les listes qu’avec les notes), et Charlie McGettigan, icône irlandaise à l'heure du minitel. On se pince. Ces étoiles éteintes de la chanson, dont les refrains se sont dissipés comme des slogans sur un mur de béton, s’arrogent le droit d’invoquer le mot "génocide" — ce mot sacré, ce mot brûlant, qui devrait leur rester inaccessible tant ils l’ont vidé de sens.
Oui, ils parlent de "génocide", comme on parle de météo ou de gluten. Parce qu’en Occident, le kitsch idéologique s’habille désormais de causes faciles, surtout quand elles viennent flatter la foule. Il suffit de dire "Palestine", de crier "apartheid", pour que les micros s’inclinent et que les artistes de second rang deviennent des penseurs de premier plan.