Le vent glacé fouette le visage de Moïse. Il avance d’un pas vif, col relevé, la mâchoire serrée. À ses côtés, Yaël marche droite, le regard braqué sur la façade d’un immeuble haussmannien. Une porte blindée, anonyme. Une entrée comme une autre dans ce quartier trop calme pour être innocent. Un digicode, une caméra, un couloir aux murs crayeux. Au fond, un appartement sécurisé, peu meublé. Froid. Fonctionnel. À l’intérieur, Yonatan les attend, debout devant une table recouverte de dossiers. Ephraïm, bras croisés, observe sans un mot. Contre le comptoir, Jarod aiguise lentement un couteau, lame effilée, sourire en coin.
« Grâce à vos frasques en Corse », commence Yonatan sans lever les yeux, « nous avons intercepté des communications entre Bahram Al-Nassiri et un banquier. Un certain Al-Salem. À Dubaï."
Il redresse la tête. Le regard est tranchant. « Ils recrutent des traders. Une opération financière d’envergure. »
« Moïse fronce les sourcils. « Quel rapport avec Al-Nassiri ? »
Yonatan attrape un dossier, le lance sur la table. Les feuillets glissent, révélant des chiffres, des schémas, des écoutes partiellement traduites. « On l’ignore. Mais regardez ça. »
Moïse se rapproche et lit. Yonatan continue son briefing. « Voilà ce qu’ils préparent. Un attentat dans une capitale. Laquelle ? Impossible à savoir. Ils misent sur une panique boursière. Et dans le sillage, un détournement massif d’actifs. C’est peut-être un simple enrichissement personnel… un hold-up à grande échelle ou peut-être un écran de fumée pour autre chose. On penche pour du terrorisme. »
Yaël parcourt les documents. Son doigt s’arrête sur un graphique. Elle ne dit rien. Puis :
« C’est une opportunité. On doit entrer dans leur cercle. Voir ce qu’ils préparent. De l’intérieur. »
Yonatan plisse les yeux. « Quelle couverture ? »
Elle relève la tête. Croise le regard de Moïse. « Traders. »
Yonatan ne semble pas convaincu. Il fait une grimace.
Yaël argumente. « On doit savoir ce que cherche Al-Nassiri. Et pourquoi il était en Corse. »
« Je m’en fiche de ce qu’il faisait en Corse. Du tourisme. »
Jarod plaisante. « Le GR20. »
Un silence. Puis le cliquetis du couteau que Jarod repose doucement sur le plan de travail.
« C’est quoi ton idée ? »
Yaël prend le couteau de Jarod et le fait tourner sur lui-même. « Au plus simple. Ils cherchent des traders ? »
« Vous allez vous faire passer pour des traders ? »
Yaël acquiesce.
« On a les bons CV. Les réseaux. Les contacts dormants à Londres. On peut les activer. »
« Et si c’est un piège ? »
Elle marque une pause. « On gère. J’ai juste besoin d’une information avant d’y aller. »
Yonatan attend.
« Kian Al-Nassiri ? Il est toujours vivant. »
Yonatan ne répond pas tout de suite. Il réfléchit. Puis hoche la tête, grave. « Oui. Un peu vivant. On le garde au chaud. Pourquoi ? »
« C’est juste une assurance. »
Un silence. Puis : « D’accord. On monte l’opération. Vous partez dans 24 heures. Préparez vos couvertures. »
28 heures plus tard dans un Club privé, Knightsbridge, Londres
L’atmosphère feutrée du club donne une impression de douceur. L’épaisse moquette absorbe les pas, les dorures étouffent les angles, et pourtant, tout ici sonne faux. Moïse et Yaël avancent sans un mot, escortés par un serveur ganté jusqu’à une salle privée. À l’intérieur, Jamal Al-Salem les attend. Un verre de whisky à la main, costume bleu nuit ajusté au millimètre, regard fendu d’un sourire glacé. « Nos traders d’élite, welcome » dit-il, en se levant avec une élégance presque affectée.