L’histoire a commencé il y a une quinzaine d’années, alors que Gérard Darmon se trouvait devant un tableau représentant le martyre de Sol Hachuel, une jeune fille juive de 17 ans décapitée à Fès, au Maroc, en 1834. Bouleversé par cette œuvre, ce maître de conférence en biophysique en Faculté de médecine à Paris qui est aussi artiste-peintre et auteur, a alors réalisé que toute la vérité n’avait pas été dite à propos de l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord et d’Orient. Que le récit qu’on en faisait était au mieux édulcoré, au pire travesti – y compris par les Juifs eux-mêmes : « La plupart des personnes de mon entourage qui avaient immigré de ces pays évoquaient leurs bons souvenirs, allant jusqu’à parler d’un âge d’or dans les relations israélo-arabes. Ces récits ne reflétaient en rien les brimades et les persécutions qui les avaient poussés à fuir. J’y vois une sorte de syndrome de Stockholm, sans compter la douleur qui pousse à la sélectivité de la mémoire », analyse Gérard Darmon.
Lui est alors venue l’idée de recueillir les récits de souffrance et d’exil de ces personnes afin de contribuer à faire la lumière sur cette page d’histoire trop négligée. Intitulé « La clé de ma maison », en référence aux Palestiniens qui brandissent leur clé devant les caméras du monde entier pour signifier qu’ils ont été chassés de chez eux par les Juifs en 1948, ce projet ne cache pas sa vocation éminemment politique : contrebalancer le narratif relatif aux réfugiés palestiniens, en montrant que les exilés ne sont pas ceux que le monde croit, et obtenir reconnaissance et réparation pour les populations juives chassées de leurs terres natales. Il s’agit aussi de renforcer la légitimité d’ Israël sur le plan international en démontrant que les agissements des pays musulmans à l’égard de leurs populations juives ont été un facteur déterminant d’Alyah et donc de développement de l’État juif.

Contraint par la suite de mettre son projet de côté par manque de financement, Gérard Darmon a tout de même eu le temps de le présenter au ministère de la Justice israélien – petite pierre apportée au grand édifice de la mémoire des Juifs orientaux, comme on les désigne dans l’État hébreu.
L’Etat hébreu n’a malheureusement pas été plus prompt que le reste du monde à mettre en avant le destin brisé de ces communautés d’Afrique du Nord, d’Égypte, d’Irak, d’Iran, de Syrie, du Liban, du Yémen et de Libye, qui forment pourtant plus de la moitié de sa population. Les choses n’ont commencé à changer que depuis une dizaine d’années. Le 23 juin 2014, la Knesset a adopté une loi établissant le 30 novembre comme Journée nationale de commémoration du départ et de l'expulsion des Juifs des pays arabes et d'Iran – une date choisie pour sa proximité symbolique avec le Plan de partage de la Palestine adopté par l'ONU le 29 novembre 1947, après lequel de nombreuses communautés juives au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont commencé à être victimes d’hostilité et à subir des pressions.
Depuis 2016 et la Commission Biton mise en place par Naftali Bennett, alors ministre de l’Éducation, les programmes scolaires se doivent quant à eux d’intégrer des chapitres sur la culture des Juifs « mizra'him » et leurs contributions, et d’inclure l’étude d'auteurs et de poètes issus de cette immigration.