Ils se connaissent depuis toujours. Voisins d’enfance au kibboutz Nir Oz, amoureux depuis l’adolescence, Ariel Cuneo et Arbel Yehud ont vu leur vie basculer le 7 octobre. Enlevés séparément, et détenus à Gaza, ils ont livré sur la chaîne 12 un premier témoignage détaillé sur leur captivité — et sur les violences qui continuent de les hanter.
La séparation
Le matin de l’attaque, ils se cachent sous leur lit. « Nous avions peur de mourir », se souvient Ariel. Leur chienne aboie ; les assaillants tirent. Arbel crie. Elle est frappée pour la faire taire. Quelques minutes plus tard, ils sont arrachés l’un à l’autre.
Ligoté, les yeux bandés, Ariel est emmené dans une maison en travaux. « Celui qui m’a retiré le bandeau m’a montré qu’il était couvert de sang. Il souriait, j'ai vu la haine dans ses yeux. » Il est ensuite déplacé à plusieurs reprises avant d’être enfermé pendant près de trois mois et demi dans un espace minuscule, coincé sous le double plafond d’un magasin. Impossible de se tenir debout. Fenêtres closes. Chaleur suffocante. Souris, cafards, peau couverte d’éruptions. « On transpirait jour et nuit. L’air était irrespirable. »

Au-dessus de lui, la rue. Il doit rester silencieux en permanence. S’il crie, on le menace d’être emmené dans les tunnels du Hamas. « Crier, c’est crier dans le vide », dit-il.
Arbel : l’isolement et les violences
Arbel, elle, est détenue dans des maisons privées, surveillée par des membres du Jihad islamique palestinien et d’autres groupes armés.
« Quand on est seule en captivité, on se parle à soi-même en permanence », raconte-t-elle. « On se répète les mêmes phrases, pour ne pas sombrer. » Elle décrit un univers sans règles, où les enfants circulent armés, où les menaces sont quotidiennes.
Arbel évoque des violences subies en détention, des atteintes à son intégrité physique, des humiliations répétées. En filigrane, elle dit les agressions sexuelles subies quotidiennement. Elle ne détaille rien, mais parle d’une « valise scellée » qu’elle porte encore en elle, de choses dont elle ne parvient pas encore à parler. « Ce que j’ai vécu, je l’ai vécu du début à la fin. » À plusieurs reprises, elle dit avoir tenté de mettre fin à ses jours. « Il y a un moment où l’on ne veut plus être là. »
Evoquant les agressions sexuelles racontées par Romi Gonen, une autre ex-otage, elle dit : "Ce que Romi Gonen a subi, je l'ai moi aussi vécu tous les jours."
Un événement la retient. Par hasard, elle aperçoit des images de la Place des otages : des inconnus brandissant sa photo et celle d’Ariel. « J’ai compris que des gens se battaient pour moi comme si j’étais leur sœur. C’était ma dernière tentative pour mourir. Après ça, je me suis dit que je n'avais pas d'autre choix que de tenir. »
Les lettres clandestines
Pendant quelques mois, un mince fil les relie : des lettres échangées sous la surveillance des ravisseurs. « Écrire, c’était exister », dit Ariel. Ils parlent d’amour, de souvenirs, mais aussi des rumeurs terribles qui leur parviennent — le massacre à Nir Oz, l’incertitude sur leurs familles.
Les lettres se réduisent bientôt à quelques mots : « Je vais bien. Je t’aime. » Puis elles sont interdites. « On m’a dit : plus de lettres, ne pose plus de questions sur lui, sinon on vous tue », raconte Arbel.
Un carnet devient alors symbole de survie. Durant les cinquante premiers jours, Arbel y a dessiné leur avenir : une maison, des voyages en Amérique centrale, des enfants. Confisqué, il est rendu plus tard à Ariel. « Il y avait des pages entières avec mon nom, des cœurs. » Il l’ouvre rarement. « Le voir, c’est rouvrir la plaie. »
La peur permanente
Les combats semblent proches. Les gardiens préviennent : si l’armée approche, ils recevront une balle dans la tête. Ariel pense sans cesse à s’évader, mais renonce par crainte des représailles contre Arbel et son frère. Il décrit aussi des tentatives de manipulation idéologique, des pressions pour renier son identité.
Les mois passent. Le désespoir alterne avec de brèves poussées d’espoir. « Parfois je disais : tirez-moi dessus et que ça se termine », confie-t-il.
Pressions et tentatives de conversion
Au-delà des privations, Ariel décrit une autre forme de pression : idéologique et religieuse. Peu avant sa libération, un de ses geôliers engage avec lui une conversation apparemment anodine. « Tu as l’air d’un bon gars, c’est dommage que tu sois juif. Peut-être que tu te convertiras à l’islam ? » lui dit-il.
Le ravisseur insiste : s’il se convertit, il n’ira pas « en enfer » mais « au paradis ». Ariel refuse. Il répond en évoquant les massacres du 7 octobre. « Tu crois qu’ils sont allés au paradis ? » Le geôlier répond : « Oui. »
Ces échanges, répétés sous différentes formes, participent selon lui d’une stratégie de déstabilisation : briser l’identité, instiller le doute, affaiblir moralement. « Ils m’ont manipulé jusqu’au bout », dit-il, évoquant aussi de fausses annonces de transfert et des réveils en pleine nuit destinés à le désorienter.
La peur d’entendre l’indicible
Lorsque Arbel est libérée après 482 jours, Ariel la voit brièvement en vidéo sur le téléphone d’un ravisseur. Il la croit menacée. Elle, quelques jours avant son départ, aperçoit furtivement une vidéo de lui : pâle, amaigri, mais vivant.
Leurs retrouvailles sont d’abord physiques, instinctives. « Ce n’était pas des mots, c’était une odeur », dit Ariel. Mais très vite, la réalité les rattrape. En découvrant ce qu’Arbel a subi, il vacille. « Même si je le comprenais, je refusais de l’accepter. » À l’hôpital, son corps lâche : perte de connaissance, convulsions. « Mon corps s’est effondré. »
Reconstruire malgré tout
Installés provisoirement à Kiryat Gat, ils tentent de réapprendre la vie à deux. « C’est comme recommencer la relation à zéro », dit Ariel. Arbel parle d’un long chemin pour « ouvrir la valise » de la captivité. Leur maison de Nir Oz a été rasée. Ils ont lancé une campagne pour bâtir un nouveau foyer.
« Nous ne sommes plus les mêmes », reconnaît Arbel.
Ariel, lui, s’accroche : « Elle renaîtra. Peut-être pas celle qu’elle était, mais elle recommencera à vivre. »
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