Il y a des questions qui vous poursuivent. Celle-ci m'accompagne depuis longtemps — peut-être depuis l'époque où j'étudiais le cinéma à l'Université, avec la passion et les illusions de la jeunesse. Cette formation, je lui dois beaucoup : elle m'a appris à regarder les images autrement, à comprendre ce qu'elles fabriquent, ce qu'elles transmettent, ce qu'elles disent de l'époque qui les produit. Mais elle m'a aussi rendu plus sensible, avec le temps, à ce que le cinéma est devenu — ou à ce qu'il révèle, parfois malgré lui, de notre époque. Je n'en parle pas en juge extérieur : j'en parle comme quelqu'un qui a aimé cet art profondément, qui continue de l'aimer, et qui s'interroge précisément parce qu'il l'a connu un peu de l'intérieur.
C'est une scène vue récemment qui a fait remonter cette interrogation avec une acuité nouvelle. Dans le "Frankenstein" de Guillermo del Toro, son dernier film sorti fin 2025 sur Netflix, Elizabeth — jouée par Mia Goth, enveloppée de plumes de paon, lumineuse et étrange — incarne tout ce qui s'oppose au monstre : la beauté, la pureté, l'innocence. Et pourtant, elle ne fuit pas la Créature. Elle la regarde. Elle s'en approche. Il y a dans ses yeux quelque chose qui n'est pas de la peur, ou du moins pas seulement de la peur. C'est de la fascination. Une attirance inexplicable pour ce qui devrait, par instinct, repousser.
Del Toro a fait un choix assumé : sa Créature est belle. Trop belle, diront certains critiques. Une noblesse blessée qui appelle la compassion plutôt que l'horreur. Mary Shelley, elle, n'avait pas rendu le monstre beau. Elle l'avait fait horrible, repoussant — et c'était précisément là son génie moral : la laideur du monstre était une épreuve pour la conscience humaine. Chez del Toro, cette épreuve disparaît. Et c'est là que quelque chose se dérègle — non pas dans le film, mais dans ce que le film révèle de nous. Le monde occidental ne repousse plus le monstre. Il l'esthétise. Il en tombe amoureux.
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## Le mal comme culture
Ce glissement traverse toute notre culture. Le diable, autrefois figure de terreur et d'avertissement moral, est devenu une icône. On le porte sur des tee-shirts, on le célèbre à Halloween dans une fête devenue véritable liturgie du macabre — costumes de démons, crânes, sang artificiel, célébration enjouée de la mort et de l'horreur. Ce qui était jadis un symbole du mal absolu est devenu un accessoire de mode, un personnage presque sympathique.
Dans le cinéma et les dessins animés, le "villain" est devenu le personnage le plus travaillé, le plus fascinant. Il a du style, de la profondeur, des motivations que l'on comprend — et souvent, secrètement, que l'on partage. Le héros, lui, est devenu embarrassant. Trop droit, trop "gentil". On s'ennuie de sa vertu. Ce renversement a trouvé son expression la plus révélatrice dans une formule désormais péjorative : "les bons sentiments". Ce qui était à l'origine une description du bien — la bonté, la générosité — est devenu le marqueur du naïf, du has-been. La vertu est ringarde. Le cynisme est intelligent.
La fascination va plus loin encore. Nos sociétés sont devenues massivement voyeuses du crime. Le "true crime" est un genre à part entière — podcasts, documentaires, séries — et plus l'affaire est glauque, plus elle attire. En France, des émissions comme "Faites entrer l'accusé" et autres récits de Christophe Hondelatte rassemblent des millions d'auditeurs. On consomme le mal comme un divertissement. Et parfois, la frontière avec le passage à l'acte se révèle plus mince qu'on ne le croit : des tueurs directement inspirés par des films d'horreur, des adolescents reproduisant des scènes vues à l'écran. L'influence du cinéma sur des esprits fragiles n'est pas une hypothèse alarmiste — c'est une réalité documentée.
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## Le 7 octobre comme un fantasme
Le 7 octobre 2023, des "hommes" ont commis en quelques heures des atrocités d'une nature que l'on croyait révolue. Massacres de civils, viols, enlèvements d'enfants, corps brûlés. Le mal, dans sa forme la plus nue, la plus indiscutable.
La réponse d'une partie du monde occidental a sidéré. Non pas l'horreur unanime — mais les nuances, les "il faut comprendre le contexte", les universités débattant de la légitimité de la résistance armée quelques heures après que des familles entières avaient été assassinées. En France, La France Insoumise refusait de qualifier le Hamas d'organisation terroriste, tergiversait sur la condamnation des massacres, transformait ses meetings en tribunes enflammées. Pas des maladresses — des choix délibérés, applaudis par une base qui y voyait du courage. C'est cela, la mécanique de la fascination pour le mal : elle se déguise en vertu. Elle se croit du bon côté.
Ce deux poids deux mesures est d'autant plus frappant quand on observe le silence des grandes associations féministes. Ces mêmes organisations qui se mobilisent, à juste titre, pour la moindre atteinte à la dignité des femmes ont mis des jours, parfois des semaines, à prononcer un mot sur les viols commis ce matin-là. Certaines ne l'ont jamais fait. Comme si certaines victimes, selon leur identité ou celle de leurs bourreaux, méritaient moins la solidarité que d'autres.
Il faut nommer ici la confusion qui paralyse la pensée morale occidentale : celle qui confond "expliquer" et "justifier". Comprendre comment un homme en est venu à commettre l'irréparable est une démarche légitime. Mais dire que ces causes "excusent" l'acte, c'est autre chose. Il y a des lignes que l'on ne peut franchir sans que le contexte cesse d'avoir la moindre pertinence morale. Savoir poser ce seuil — et avoir le courage de le dire — est la condition minimale d'une vie morale digne de ce nom.
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## Ce que la Torah nous enseigne depuis longtemps
La tradition juive a toujours refusé cette confusion. Et la pensée hassidique, plus que toute autre, a su regarder le mal en face — sans l'idéaliser, sans le nier.
Le Tanya de Rabbi Chnéor Zalman de Liadi pose une cartographie de l'âme d'une lucidité saisissante : il y a en chaque homme une "néfech habéhémit" — une âme animale, siège des pulsions — et une "néfech ha'elokit" — une âme divine. Ces deux forces se disputent chaque instant. L'homme n'est pas un être naturellement bon que le monde corromprait — il est un champ de bataille. Et c'est précisément parce qu'il est un champ de bataille qu'il peut devenir un lieu de victoire.
Rabbi Na'hman de Breslev insistait sur la lucidité comme condition préalable du combat spirituel. On ne peut pas combattre ce qu'on refuse de voir. La "hitbodédout" — cette prière personnelle et intime — est précisément cet exercice : se regarder sans complaisance, nommer ce qui en soi résiste au bien, ne pas céder à l'illusion que le mal est toujours "ailleurs" — jamais en nous.
La Torah ne dit pas : comprends Amalek. Elle dit : souviens-toi de ce qu'Amalek a fait. Certaines choses ne se relativisent pas. Certains actes franchissent une ligne au-delà de laquelle la nuance devient obscénité. Être conscient du mal — en nous et hors de nous — pour mieux le combattre : voilà ce que le monde moderne a perdu, et ce dont il a le plus besoin de se souvenir.
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## Rester debout
Pourquoi cette fascination persiste-t-elle malgré tout ? Il y a peut-être, au fond, quelque chose que Dostoïevski avait pressenti : une ivresse secrète dans la contemplation du mal, une liberté interdite que la conscience ordinaire ne s'autorise pas. Le monstre fascine parce qu'il transgresse — et la transgression, dans une époque qui a fait de l'émancipation sa religion, exerce un attrait irrésistible. À cela s'ajoute un vide : une génération sans transcendance, sans récit moral fort, qui ne dispose plus du langage pour dire "ceci est le mal" — et se retrouve fascinée là où ses ancêtres auraient été révulsés.
Face à cela, la sagesse juive appelle à retrouver le "daat" — une connaissance non seulement intellectuelle, mais incarnée, capable de discernement. Regarder le monstre sans en tomber amoureux. Comprendre le mal sans lui appartenir.
Je vis depuis vingt ans à Jérusalem, ville qui sait mieux que toute autre ce que le mal peut faire quand on lui laisse la place. J'ai appris, au fil de ces années et de ces textes que je traduis, que la lucidité n'est pas le pessimisme — c'est le préalable à l'espoir. On ne combat pas ce qu'on refuse de nommer. On ne guérit pas ce qu'on préfère trouver beau.
Le monde occidental est à cette croisée. Il peut continuer à trouver le monstre beau. Ou il peut choisir de rouvrir les yeux.
Raphaël Aouate est traducteur et journaliste
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