Tribune

Tribune - Illusion(s) perdue(s)

Un regard sur le dernier film de Nakache et Toledano.

9 minutes
26 avril 2026

ParRaphaël Aouate

Tribune - Illusion(s) perdue(s)
Photo: IStock

Désolé, votre navigateur ne supporte pas la synthèse vocale.

On entre dans Juste une illusion, le dernier film de Nakache et Toledano, comme on entre dans sa propre jeunesse, par effraction, avec cette nostalgie particulière qu'on éprouve face aux choses qu'on n'avait pas pris le temps de voir sur le moment.

Une date que Nakache et Toledano ne prononcent pas hante pourtant le film de bout en bout : le 15 juin 1985. Ce jour-là, place de la Concorde, plusieurs centaines de milliers de personnes se rassemblent autour du slogan « Touche pas à mon pote », en faveur de SOS Racisme. Harlem Désir est sur l'estrade, Téléphone joue, et l'on reprend en chœur leur hymne « Je rêvais d'un autre monde ». Les cinéastes filment cette scène comme on filme un rêve dont on sait déjà qu'il ne tiendra pas. Ils le savent, je le sais quarante ans plus tard, et le gamin de treize ans qui est là, au milieu de la foule, ne le sait pas encore. Tout le film tient dans cet écart.

Le titre est au singulier, et c'est une ruse. J'ai envie de l'écrire autrement, Illusion(s) perdue(s), pour qu'il dise peut-être ce que le film raconte vraiment : des illusions au pluriel, emboîtées, et dont la chute à peu près synchronisée fait la mélancolie sourde du récit.

Il y a d'abord l'illusion politique. La gauche était arrivée au pouvoir en 1981 comme une forme de messie laïque — on espérait d'elle, comme on a toujours espéré des messies, qu'elle conjure les malédictions sociales et politiques d'un seul geste — et le tournant de la rigueur, en 1983, avait déjà liquidé la moitié du rêve. En 1985 on chante encore, mais les législatives de mars 1986 vont envoyer trente-cinq députés du Front national au Palais-Bourbon, et dix-huit mois plus tard Malik Oussekine mourra rue Monsieur-le-Prince sous les coups des voltigeurs, ces brigades motorisées de la police que l'événement obligera à dissoudre peu après. Le film n'en dit rien, et il a raison. Nous savons ce que Vincent ignore, et cet écart de savoir rend chaque plan du concert presque insoutenable de tendresse.

Il y a ensuite, plus intime, l'illusion du couple. Yves et Sandrine s'aiment, je n'en doute pas une seconde, mais les difficultés de la vie les usent l'un contre l'autre. Le chômage de l'un, l'émancipation professionnelle de l'autre, le poids accumulé d'un quotidien qu'ils n'avaient pas choisi : tout remonte à la surface et s'entrechoque à découvert, sans ruse ni arrière-pensée. La séquence de danse sur « I'm So Excited » est peut-être la plus belle du film : c'est là, le temps d'une chanson, qu'Yves et Sandrine se retrouvent avec le plus de force, comme s'il suffisait de trois minutes pour que tout ce qui les use s'efface, et qu'on voie ressurgir, intacte, la raison pour laquelle ils s'étaient choisis.

Et puis il y a Vincent, le jeune héros du film. Il ment à Anne-Karine, sa promise de collège, pour se faire aimer d'elle. Nous avons tous menti à ce moment-là de la vie, parce que nous pressentions obscurément que ce que nous étions ne suffisait pas à ce qu'on nous aime. Le film, et c'est sa grâce, ne juge pas ces mensonges d'adolescent. Il comprend que l'amour idéal de treize ans ne tient qu'un été, comme les miracles du père au jeu radio, comme les promesses de Harlem Désir (ou réalité ?), comme les chansons de Téléphone.

Et c'est ici que surgit le plus beau paradoxe du film, celui qui renverse les rôles qu'on croyait assignés. Le père est celui qui croit aux miracles ; les enfants, eux, composent avec la réalité. Yves joue à la Valise RTL comme un gamin rêverait de gagner, et, contre toute attente, il gagne : une espèce de manne banlieusarde va bientôt se déposer sur la moquette du salon, et le grand enfant est récompensé. Vincent, lui, observe, il doute, il ment à Anne-Karine comme on ment à cet âge, par maladresse plus que par calcul. Le grand frère, plus lucide encore, revend sous le manteau des cassettes de concerts pirates qu'il dégote on ne sait où — un trafic presque tendre, où l'on entend à la fois l'ingéniosité du débrouillard et la musique du temps qui file entre ses doigts. Les pères se sont mis à rêver comme des enfants, les enfants ont appris à composer comme des adultes, et je finis par me demander si cette France-là n'est pas celle où les grandes personnes ont cessé de faire semblant d'être grandes, pendant que leurs enfants, en silence, en font l'apprentissage à leur place.

Plus profond encore, le film travaille une couche juive avec une pudeur rare. Vincent Dayan prépare sa bar-mitsva dans une France qui, vue d'aujourd'hui, paraît appartenir à un autre siècle tant elle est encore loin de l'antisémitisme auquel nous faisons face désormais. Nakache et Toledano, fils de cette banlieue juive sépharade, filment cela avec une tendresse qui m'a ému : les psalmodies apprises à mi-voix, le rabbin qui corrige la prononciation d'un mot d'hébreu, la gravité comique de l'enfant devant ce qu'il ne comprend qu'à moitié. Et quelque chose de très juif, je crois, traverse la nostalgie de ce film — quelque chose qui tient à ce que le judaïsme est une religion qui attend le messie, où la perfection qu'on croit voir derrière soi finit toujours par se retrouver aussi devant, et où la nostalgie et l'espoir sont au fond le même geste.

Ce qui m'a interpellé le plus chez Vincent, c'est que la question religieuse et la quête existentielle ne font qu'un, et que ce gamin-là se prend pour une sorte de messie — il le dit lui-même, à un moment du film, avec cette gravité comique qu'ont les enfants quand ils parlent sérieusement de ce qu'ils ne comprennent qu'à moitié. Il croit pouvoir porter ce que les adultes ont laissé tomber, sauver le couple de ses parents en se taisant, séduire Anne-Karine en lui mentant, contenir en lui seul la fatigue d'une maison entière. Grandiose comme le sont tous les adolescents, mais avec un accent particulier dans une famille juive où l'on attend, de génération en génération, quelqu'un qui viendra tout réparer. La tradition veut que la bar-mitsva fasse entrer l'enfant dans l'âge où il prend sur ses épaules le poids des mitsvot (les commandements), où il devient « un homme », si l'on ose le dire, responsable de son propre D.ieu. Le film saisit Vincent juste avant ce passage, et l'on comprend que cette responsabilité-là, il l'a déjà depuis un moment, à la place de son père, à la place de sa mère, à la place d'un pays dont les grandes personnes ont prétendu qu'il allait tenir.

Je regarde cela depuis Jérusalem, quarante ans après, avec le sentiment étrange d'être devant le portrait d'un petit frère que j'aurais pu être.

Un fil rouge — ou plutôt rose — traverse le film et résume, mieux que tout ce que j'ai essayé d'écrire jusqu'ici, ce que Nakache et Toledano ont voulu dire. Vincent porte une doudoune que son père a (mal) fait reteindre en noir, parce que le modèle rose était moins cher et qu'un garçon de treize ans, en 1985, ne peut pas décemment se promener en rose. Et puis la pluie finit par tomber, comme elle finit toujours par tomber, et la teinture cède peu à peu ; la couleur d'origine remonte lentement à la surface, rose sous le noir, enfance sous le masque qu'on voulait adulte, vérité sous l'apparence. Le film ne fait pourtant le procès d'aucune de ces illusions, et c'est ce qui me touche le plus. Il dit autre chose, plus difficile à formuler : que ces illusions valaient d'être vécues précisément parce qu'elles étaient des illusions, que le père qui joue à n'être pas chômeur tient à bout de bras, avec l'énergie du désespoir, une dignité qu'il n'a plus les moyens de se payer, que la mère qui apprend à dire non se construit en se trahissant un peu, et que le gamin qui embrasse Anne-Karine dans une cour de collège ne gagne rien au change, mais que ce baiser aura eu lieu. Ils sont chacun à leur échelle dans l'attente d'un messie qui ne viendra pas sous la forme qu'ils espèrent — un CDI retrouvé, un mari qui écoute, une fille de treize ans qui ouvre son cœur —, mais c'est cette attente, plus que son exaucement, qui les tient debout. C'est peut-être ce que le judaïsme sait depuis longtemps : que l'attente d'un messie est déjà une manière de tenir debout.

Et si Juste une illusion est le film le plus personnel que Nakache et Toledano aient jamais signé, c'est sans doute parce qu'ils s'y livrent sincèrement et simplement, et parce que la chanson qui le traverse, « Je rêvais d'un autre monde », fait écho à ce verset des Psaumes : « nous étions comme des rêveurs ».

C'est dans le concert final, filmé comme un adieu, que la nostalgie m'a atteint à son comble — cette réminiscence vertigineuse de revoir, quarante ans plus tard, un concert où j'avais moi-même dix-huit ans. La caméra s'attarde sur les visages de la foule, sur Vincent et Anne-Karine qu'on y aperçoit côte à côte, dans cette insouciance lumineuse des treize ans qui ne sait pas encore qu'elle est précieuse. The age of innocence, comme disent les Américains : je ne vois pas comment mieux le dire. « Je rêvais d'un autre monde » : la phrase cesse d'être un cri d'espoir pour devenir un constat doux. Nous rêvions. Nous rêvons encore, j'imagine, mais plus de la même manière. Les illusions perdues ne le sont peut-être pas pour tout le monde ; en se défaisant, elles déposent la matière ténue dont nous sommes faits. Les enfants savent parfois des choses que les adultes ont oubliées.

Raphaël Aouate, traducteur et journaliste

Aouateraphael@gmail.com

POUR S'INSCRIRE A LA NEWSLETTER QUOTIDIENNE ET AVOIR ACCES AUX INFORMATIONS EN UN COUP D'OEIL CLIQUEZ ICI : https://israj.media-j.com/newsletter

POUR RECEVOIR NOS INFORMATIONS EN DIRECT SUR WHATSAPP CLIQUEZ ICI http://tiny.cc/IsrajInfoIsrael