Troisième semaine de guerre.
Le temps ici se compte en jours de frappes, en alertes, en une météo des sirènes qui a quelque chose à voir avec la météo de nos humeurs — un climat intérieur fait de réveils brusques ou de nuits étrangement tranquilles.
Mais le temps se compte aussi autrement.
Il se compte en Shabbat et en fêtes.
Quelle que soit la sensibilité religieuse, ces repères traversent la société tout entière. Ils imposent leur rythme, leur respiration, leur retour régulier. Invariablement, en temps de paix comme en temps de guerre, aucun événement ne vient rompre le cycle des Shabbat et des fêtes.
Sauf que depuis le samedi 28 février, le calendrier hébraïque s’est superposé au calendrier de la mobilisation d’une manière particulièrement significative. Depuis trois semaines, il semble que le temps juif, dans sa dimension cyclique, ait investi le temps présent — comme s’il s’écrivait en direct, au cœur même de l’actualité.
Samedi 28 février — Shabbat Zakhor : se souvenir d’agir
Le samedi 28 février, au petit matin, plus de deux cents avions de chasse israéliens sont lancés dans une opération d’envergure contre des cibles stratégiques en Iran. Quelques minutes plus tard, les sirènes retentissent à travers le pays.
Dans les synagogues, au même instant, est lu le passage de Shabbat Zakhor :
« Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek. »
Se souvenir. Ne pas oublier.
« Souviens-toi d’effacer le souvenir d’Amalek. »
Amalek, dans la tradition juive, désigne la figure de l’ennemi existentiel. Celui qui s’attaque à Israël non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est — sa survivance, sa foi, sa vocation, sa terre historique.
Ce nom ne renvoie pas nécessairement à un peuple identifiable aujourd’hui. Il désigne une logique, une forme de haine qui traverse les générations, se reconfigure, et ressurgit à travers l’histoire.
C’est pourquoi le commandement n’est pas seulement celui de se souvenir, mais de ne pas laisser cette haine s’installer, se répéter, se perpétuer.
Et soudain, la lecture résonne autrement. Elle ne se tient plus à distance du réel. Au moment même où les sirènes retentissent, le texte ancien semble répondre au présent, comme un écho, comme une mise en sens.
Dehors, le monde s’embrase.
Dedans, le texte résonne.
Et l’histoire, une fois encore, s’écrit sous nos yeux.
Pourim — la fête descend sous terre
Quelques jours plus tard, Pourim.
Cette année, la joie ne disparaît pas.
Elle change de lieu.
Elle descend.
Dans les miklatim, dans les parkings, dans les abris improvisés, enfants et adultes se déguisent, lisent la Méguilah, mangent des oreilles d’Aman, chantent et dansent.
Au-dessus, les costumes.
En dessous, la fragilité nue.
Les enfants déguisés en héros courent entre les murs de béton armé.
La fête du masque cohabite avec la réalité du danger. Le contraste est presque vertigineux. Comme si le récit biblique du renversement rencontrait, dans la banalité d’un immeuble, une actualité brute.
La fête devient underground, au sens littéral du terme.
Une joie déplacée, mais intacte.
Dans un miklat d’immeuble, nous sommes réunis pour écouter la Méguilah d’Esther. Les regards suivent le texte, mot après mot. Comme le prescrit la mitsva, l’attention ne se relâche pas.
Ce récit ancien — celui d’un destin renversé, d’un décret de mort transformé en joie — ne se raconte pas seulement. Il se vit.
Autour du rouleau de parchemin, dans cet espace fermé, blindé, presque hors du monde, quelque chose se rejoue.
Non pas une répétition, mais une résonance : un même mouvement, une même tension entre menace et retournement, où, cette année, Pourim ne se contente pas de commémorer, mais éclaire, rappelant que le réel n’est jamais figé et qu’un renversement demeure toujours possible.
Pourim ne fête pas seulement la joie. Il fête notre présence au réel,
en toute conscience,
et malgré tout, en confiance.
Nettoyer pour Pessa’h, malgré tout
Et puis vient le temps de Pessa’h.
Rien n’est moins serein que la période des préparatifs. Le commandement de la Torah est clair : il n’y aura plus de ‘hametz dans vos demeures. Il faut chercher, traquer, éliminer jusqu’aux moindres miettes, dans les recoins les plus invisibles.
Dehors, c’est le printemps.
Dehors, c’est la guerre.
Il y a les alertes sur les téléphones, les sirènes, les ondes de choc des missiles interceptés.
Les dégâts, les blessés, les drames — et l’espoir, tenace, que quelque chose bascule.
Les enfants sont à la maison. Tous les enfants. D.ieu bénisse.
Et comme si cette réalité instable et inflammable ne suffisait pas, il faut encore nettoyer, ranger, vider, pièce après pièce, avec méthode et exigence.
Et pourtant, le mouvement se met en place. On nettoie entre deux sirènes. On s’organise comme on peut.
On s’acharne à maintenir le geste, à respecter la mitsva, à préserver le rythme de la vie juive — au-delà du possible, au-delà du supportable.
Encore une fois, le présent se lit dans les textes.
בכל דור ודור חייב אדם לראות את עצמו כאילו יצא ממצרים
À chaque génération, l’homme doit se considérer comme étant sorti lui-même d’Égypte.
Dans cette fidélité au geste, dans ce maintien de l’esprit de la loi, se révèle une forme de liberté inattendue.
Non pas une liberté de confort ou de sérénité, mais une liberté conquise au cœur même de l’épreuve — une manière de ne pas être entièrement soumis à la réalité de la guerre.
Il y a dans cette manière de vivre un dialogue constant entre le présent et les textes.
Israël vit au rythme de la guerre.
Mais le peuple d’Israël vit aussi au rythme de ses traditions.
Et peut-être est-ce là que réside une de ses forces : dans cette capacité à ne pas vivre seulement dans l’événement, mais dans un récit.
Ce récit de la Torah que nous continuons d’incarner, jusqu’à la promesse d’une délivrance à venir.
Joanne Sarah Ankri est écrivaine et enseignante
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