Les pleureuses humanistes sont devenues le chœur funèbre de nos sociétés modernes, elles prennent la parole partout, dans les tribunes des journaux, les amphithéâtres des universités, les plateaux de télévision, comme si leur mission suprême était de rappeler sans cesse la douleur universelle, d’entretenir la mémoire des blessures du monde, et de transformer le réel en procession de lamentations. Elles croient donner une voix aux victimes, mais elles ne font que prolonger leur condition et en faire un spectacle médiatique. L’humanité, au lieu d’être affrontée dans sa dignité, est réduite à l’émotion brute, à la plainte répétée, à l’indignation ritualisée. On dirait ces pleureuses antiques qu’on engageait pour amplifier le deuil: un métier de lamentation, une rhétorique des sanglots destinée à impressionner l’assemblée plus qu’à apaiser les cœurs.
Dans ce monde saturé d’images, d’émissions et de slogans, les pleureuses humanistes brandissent la souffrance comme un drapeau. Elles ne cherchent pas à comprendre ni à juger; elles exigent de chacun un partage d’émotion, comme si pleurer ensemble suffisait à rétablir l’ordre du monde. Mais la compassion, lorsqu’elle se transforme en posture, devient une trahison, car pleurer ne sauve pas les vivants, et compatir ne protège pas les innocents. Le mal exige autre chose que des larmes: il exige discernement, courage, action. Albert Camus l’avait compris lorsqu’il écrivait que l’homme révolté ne consent pas au meurtre: il se lève, il agit, il refuse la fatalité. Rien n’est plus éloigné de cet esprit que l’humanisme plaintif d’aujourd’hui, qui en vient paradoxalement à condamner ceux qui résistent au nom même de ceux qui sont écrasés.
C’est ainsi que l’histoire se renverse et se corrompt. On proclame son soutien à l’opprimé, mais on ferme les yeux sur la tyrannie de celui qui se déclare victime. On dénonce la violence de ceux qui défendent leur vie, mais on absout la barbarie de ceux qui veulent la mort. Israël en fait quotidiennement l’expérience: aux yeux des pleureuses humanistes, son combat pour survivre devient une agression, tandis que ses ennemis, pourtant porteurs d’un projet génocidaire explicite, sont sanctifiés en martyrs. Le monde humaniste n’a pas oublié comment pleurer, mais il a désappris comment juger. La larme a remplacé le jugement, l’émotion a supplanté la pensée.
Pourtant, d’autres avant nous ont connu le mal et l’ont combattu, et ils l’ont fait autrement. Ils savaient que l’humanité ne se sauve pas par les lamentations, mais par la fidélité au juste et par l’action courageuse. Camus, dans L’Homme révolté, refusait l’idée que l’histoire puisse jamais justifier le meurtre. Sa révolte n’était pas une explosion aveugle, mais une fidélité à l’homme contre toutes les tyrannies, une manière de dire non au mal sans succomber à la tentation de le reproduire. Sa voix demeure celle de l’insoumission lucide: on ne sauve pas l’homme en se lamentant, mais en refusant que le mal devienne nécessaire.
Vladimir Jankélévitch, témoin direct du nazisme, fut intraitable. Il parla de l’imprescriptible, affirmant que certaines fautes, et notamment la Shoah, ne peuvent jamais être effacées ni pardonnées. L’humanisme qu’il incarne n’est pas un sentiment fragile, mais une exigence de vérité et de justice. Pour lui, la compassion ne doit jamais dégénérer en faiblesse; elle doit être accompagnée d’un jugement moral clair et ferme. Combattre le mal, c’était refuser l’amnistie de la mémoire, rejeter le pardon facile qui transforme la justice en oubli et les victimes en simples prétextes pour la réconciliation des bourreaux.
Hannah Arendt, dans ses analyses sur la banalité du mal, révéla que celui-ci ne se manifeste pas toujours par la monstruosité grandiose, mais souvent par l’obéissance aveugle, la démission de la pensée, la routine administrative. Elle montra que le mal peut être gris, quotidien, en apparence banal, mais ravageur. Elle appela chacun à penser, à juger, à résister à la facilité de la conformité. Son enseignement est décisif: le combat contre le mal ne se mène pas par les larmes ni par les slogans, mais par l’exercice de la pensée critique et du jugement moral.
Emmanuel Levinas, survivant de la guerre, fit de la responsabilité envers autrui le centre de la philosophie. Mais il ne s’agissait pas pour lui de céder à toutes les plaintes indistinctes, il savait que l’éthique suppose une exigence de discernement. Le visage de l’autre oblige, certes, mais il n’absout pas la violence qui nie l’humain. Pour Levinas, combattre le mal signifiait répondre de l’homme en toutes circonstances, mais aussi refuser de se tromper d’ennemi. La responsabilité ne peut pas justifier l’assassinat, ni sanctifier les destructeurs. Elle est fidélité à la dignité, et non soumission à la manipulation victimaire.
Bien avant ces penseurs modernes, la Bible elle-même enseignait que le mal ne doit pas être seulement pleuré, mais affronté. Elle raconte l’histoire d’hommes et de femmes qui se dressent contre l’injustice. Moïse face à Pharaon, refusant l’esclavage comme destin; les prophètes dénonçant l’iniquité des rois et la corruption des juges; Job interrogeant Dieu sur la souffrance des innocents. Tous savaient que le mal n’est pas une fatalité muette, mais un défi que l’homme doit relever. « Choisis la vie », dit le Deutéronome: ce choix implique toujours de combattre ce qui détruit, de résister à l’injustice, de se tenir du côté de la dignité humaine. Le judaïsme biblique ne s’est jamais contenté de larmes; il a fait de la justice et de la fidélité au bien une exigence indépassable.