Si vous recherchez sur Wikipédia en anglais l’entrée « Sionisme », vous tomberez, entre les lignes, sur la phrase suivante : « Les sionistes voulaient créer un État juif en Palestine avec le plus de territoire possible, le plus de Juifs possible et le moins d’Arabes palestiniens possible. » En consultant l’entrée « Israël », vous découvrirez qu’en réponse aux événements du 7 octobre menés par le Hamas, Israël aurait commencé à commettre un « génocide des Palestiniens à Gaza », formulation qui renvoie même à une page entière consacrée à ce sujet.
À l’inverse, du côté palestinien du conflit, la page « Hamas » présente l’organisation comme un mouvement politique doté d’une branche armée. Les « événements du 7 octobre » y sont évoqués en une demi-phrase comme ayant déclenché l’une des guerres contre Israë (tout en renvoyant vers une entrée séparée, et la mention du terrorisme n’apparaît qu’au dernier paragraphe de l’introduction, précisant que des pays comme l’Australie, le Canada, l’Équateur, Israël et d’autres, « ont défini le Hamas comme une organisation terroriste ».
Quiconque tente de modifier ces pages découvre rapidement que le conflit israélo-palestinien est considéré comme un sujet hautement controversé. Preuve en est : la rédaction et la réécriture des entrées qui s’y rapportent sont réservées aux éditeurs expérimentés et chevronnés. De plus, la phrase citée plus haut dans l’introduction de l’article « Sionisme » a été définie lors d’un vote l’an dernier comme relevant d’un point de vue neutre -NPOV, Neutral Point Of View, dans le jargon de Wikipédia- et est bloquée à toute modification depuis février 2025. L’édition doit rouvrir ce mois-ci, et les camps opposés – dont certains, selon des experts, peuvent clairement être liés à des organisations terroristes – se préparent déjà à la reprise des débats et des batailles éditoriales.
La grande promesse avec laquelle Wikipédia est entrée dans le monde en 2001 était la démocratisation du savoir humain et son accès libre et gratuit pour tous. En théorie, la plateforme offre transparence, recoupement des sources et neutralité, ce qui en fait la plus grande base de connaissances existante. En pratique, la réalité est bien moins reluisante : un groupe restreint et organisé d’éditeurs anti-israéliens a, selon de nombreux témoignages, pris le contrôle des entrées liées à Israël et au conflit.
Le fait que chacun puisse éditer, combiné à un modèle qui confère un pouvoir considérable aux contributeurs anciens – souvent anonymes – ouvre la porte à des biais idéologiques, politiques ou commerciaux. La « sagesse des foules » peut alors conduire à l’effacement ou à la déformation de faits au service de groupes de pression aux intérêts bien définis. C’est le combat quotidien des éditeurs juifs et pro-israéliens, particulièrement sur Wikipédia en anglais, depuis près de deux ans.
Pour des millions d’utilisateurs, environ 15 milliards de consultations mensuelles selon les chiffres de la plateforme, Wikipédia constitue une source de savoir de référence. Plus encore, en raison de son ampleur et de la crédibilité qui lui est accordée, elle alimente directement les modèles d’intelligence artificielle, ouvrant la voie à une réécriture durable de l’histoire.
Des « équipes » dédiées à la réécriture du récit
« Wikipédia est le puits de connaissance mondial, et depuis le 7 octobre, il est empoisonné dès qu’il s’agit d’Israël et des Juifs. Il n’existe quasiment aucun article qui n’ait pas été modifié – même des entrées marginales comme celle sur la ville de Sdérot », explique la docteure Shlomit Lir, chercheuse à l’université de Haïfa, spécialiste de la politique du savoir, du genre, de la société et de la technologie, et éditrice de Wikipédia depuis de nombreuses années.
En 2024, elle a publié un rapport pour le Congrès juif mondial mettant en évidence un biais anti-israélien sur la plateforme. De nombreux articles y présentent Israël comme un État colonial et d’apartheid, tout en minimisant les menaces sécuritaires et le terrorisme. Elle a également identifié des tentatives organisées de suppression d’articles documentant les événements du 7 octobre, immédiatement après leur survenue.
Des alertes similaires avaient déjà émergé auparavant. Plusieurs organismes de surveillance de Wikipédia ont évoqué la « Gang of 40 », un groupe d’environ 40 éditeurs chevronnés ayant réalisé près d’un million de modifications sur 10 000 articles, principalement entre janvier 2022 et septembre 2024, remodelant profondément la manière dont Israël est présenté.
Mais selon le travail de la docteure Lir, le phénomène est bien plus vaste. « Son ampleur est bien plus large que ce qui avait été estimé initialement. On peut aujourd’hui identifier un groupe hétérogène de plus de 100 activistes, hommes et femmes, travaillant de façon systématique, animés par une affinité idéologique visant à délégitimer l’État d’Israël. »
Elle explique que certains de ces éditeurs ont été exposés dans une enquête du journaliste Ashley Rindsberg, qui a recoupé des historiques de modifications révélant une coopération éditoriale orientée. D’autres ont été identifiés dans un rapport de l’Anti-Defamation League, documentant une coordination opérationnelle en temps réel d’une trentaine d’éditeurs via la plateforme Discord. D’autres encore ont été repérés grâce à l’analyse de schémas récurrents de modifications biaisées sur un large éventail d’articles sensibles. Même en l’absence de coordination formelle explicite, l’examen des contenus révèle une action concertée visant à empoisonner l’écosystème du savoir.
Nettoyer le terrorisme, salir Israël
Parmi les figures centrales figure l’utilisateur Iskandar323, dont le compte a été bloqué ces dernières semaines. Il aurait supprimé les références au langage antisémite et meurtrier de la charte du Hamas, la qualifiant d’obsolète, et tenté d’édulcorer les accusations de génocide liées au 7 octobre, en présentant le terrorisme du Hamas comme une forme de « résistance ». Créé en 2014, son compte figure parmi les 5 000 éditeurs les plus actifs de Wikipédia en anglais, avec près de 50 000 modifications.
Selon le rapport, un autre utilisateur, DMH223344, est responsable de plus d’un tiers du contenu modifié sur la page « Sionisme » et d’environ un tiers de l’article sur le « conflit israélo-palestinien ». Son compte a été créé en novembre 2023.
La docteure Lir parle d’une activité assimilable à du « terrorisme doux », visant à influencer l’opinion publique mondiale sans violence physique, en façonnant un récit unilatéral. Le résultat, dit-elle, est une légitimation possible de la violence : si le sionisme est présenté uniquement comme un projet colonial oppressif, la résistance violente devient « compréhensible ».
Elle souligne également la suppression ou la déformation de faits, comme l’affirmation erronée selon laquelle la famille Bibas aurait été tuée par des frappes de Tsahal, malgré des preuves médico-légales attestant d’un assassinat par leurs ravisseurs.
Dans une étude à paraître prochainement, basée sur des entretiens avec 19 éditeurs juifs aux États-Unis, en Europe et en Israël, la chercheuse décrit un climat de harcèlement, de peur et de pression constante. Certains parlent d’une atmosphère « à la KGB », d’autres ont dû cesser toute activité après des épisodes de stress sévère ou d’hospitalisation.
Même Jimmy Wales tire la sonnette d’alarme
Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, a lui-même reconnu le problème. Il a récemment déclaré que l’article « Génocide à Gaza » violait les règles de neutralité, en présentant une accusation contestée comme un fait établi. Il a appelé à une reformulation équilibrée et reconnu que le problème dépasse largement cet article précis. Ses propos ont suscité de vives réactions : certains l’ont soutenu, d’autres l’ont accusé de céder à des pressions politiques ou de collusion avec Israël. Wales a répondu que Wikipédia devait rester ouverte à la réévaluation permanente, surtout sur des sujets majeurs.
Une bataille pour le futur du savoir
Chercheurs, experts en communication et spécialistes de la désinformation s’accordent : Wikipédia est aujourd’hui un champ de bataille stratégique. Parce qu’elle alimente Google, Bing et les modèles d’IA, la manipulation de ses contenus ne façonne pas seulement le présent, mais aussi la mémoire collective de demain et laisse d’autres écrire l’histoire.
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