Le docteur Yuval Bitton est considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs du Hamas en Israël. Ancien médecin mais aussi responsable du renseignement au sein de l’administration pénitentiaire israélienne, il a côtoyé pendant près de trois décennies les principaux dirigeants du mouvement islamiste palestinien, parmi lesquels Yahya Sinwar qu’il a personnellement interrogé et suivi durant ses années d’emprisonnement en Israël. C'est même Yuval Bitton qui lui a sauvé la vie en l'envoyant à l'hôpital alors qu'il faisait un AVC lié à une tumeur au cerveau.
La vie et la carrière du docteur Bitton sont intimement liées à l'histoire des prises d'otages israéliens. Il a fait partie des équipes de négociations de l'accord Shalit et de celles pour la libération des soldats Hadar Goldin et Oron Shaul. Le 7 octobre, à son regard d'expert s'est ajouté celui d'un homme personnellement touché par la tragédie : son neveu, Tamir Arad, za''l, membre du groupe de sécurité du kibboutz Nir Oz, a été assassiné ; son corps est resté aux mains du Hamas jusqu'au 22 octobre 2025.
Le docteur Bitton analyse pour AJ MAG ce qui sous-tend le rapport de force qui s'engage après chaque prise d'otages.
AJ MAG : Qu’est-ce qui distingue vraiment la prise d’otages du 7 octobre de tout ce qu’Israël a connu par le passé ?
Docteur Yuval Bitton : Le nombre, d’abord. 251 otages d’un seul coup – des enfants, des femmes, des personnes âgées, des soldats. Cela n’était jamais arrivé. Et face à une situation sans précédent, toutes les expériences accumulées, toutes les grilles d’analyse rodées au fil des décennies deviennent tout d’un coup obsolètes. Mais au-delà des chiffres, ce qui caractérise cette prise d’otages, c’est le contexte dans lequel elle s’inscrit : on ne peut pas la séparer du massacre, des viols, des assassinats de masse. Ce n’est pas la capture de soldats sur un champ de bataille, c’est le résultat d’une invasion du sol israélien. Ce contexte change tout, qu’il s’agisse de la psychologie des familles, de la nature des pressions politiques ou de la marge de manœuvre des négociateurs. Tout ce que l’on croyait savoir doit être remis à plat.
Vous dites connaître le Hamas mieux que quiconque en Israël…
Je le dis en toute humilité, parce que cette affirmation repose sur une réalité concrète : j’ai vécu avec des membres du Hamas pendant vingt-sept ans, au quotidien. Avec les chefs comme avec les échelons les plus bas, avec les responsables politiques comme avec les commandants militaires. Ceux qui ont ordonné le 7 octobre, je les ai rencontrés. Sinwar, je l’ai vu régulièrement pendant des années. Durant toutes ces années, j’ai entendu leur vision du monde, leurs buts, leurs lignes rouges, leurs divisions internes. Les rapports de force entre le Hamas de Gaza, celui de Judée-Samarie et les responsables à l’étranger. J’ai également participé aux négociations autour de l’accord Shalit, discuté avec Sinwar et Arouri [tous deux ont été éliminés par Israël depuis le 7 octobre – ndlr] de la façon dont les décisions se prennent au sein de l’organisation. Il faut comprendre que le Hamas n’est pas un bloc homogène. Le Hamas de Gaza est bien plus extrême que ses autres composantes. Ses dirigeants ne raisonnent pas en termes rationnels de rapport de force. Ils ne savent pas lire les lignes rouges. Sinwar était la figure la plus radicale. Il s’était même opposé à l'accord Shalit qui pourtant garantissait sa libération.
Pourquoi ?
Il en voulait plus : la libération de la totalité des prisonniers condamnés à perpétuité, y compris les auteurs des attentats les plus meurtriers de la deuxième Intifada. Israël ne pouvait pas l’accepter. Alors pour Sinwar, la solution était simple : garder Guilad Shalit jusqu’à ce qu’Israël cède. C’est le Hamas de Judée-Samarie, représenté par Saleh Arouri, qui a compris qu’Israël ne céderait pas et qu’obtenir 450 prisonniers condamnés à perpétuité contre un soldat représentait déjà un acquis historique. Avec Khaled Mechaal, ils ont imposé leur point de vue. Sinwar n’a jamais été convaincu. Il me l’avait dit clairement : cet accord était une erreur. Le jour de sa libération en 2011, devant les caméras, il a annoncé qu’il allait organiser l’enlèvement de nouveaux soldats pour libérer les terroristes restés en prison. Il a évoqué leurs noms ; il le leur avait promis. En 2014, lors de l’opération Bordure Protectrice, les soldats Hadar Goldin et Oron Shaul ont été capturés. Sinwar a essayé de mettre son plan en œuvre mais les deux soldats étaient morts. Il ne l’a pas dit. Il a fait circuler dans les prisons le message qu’ils étaient en vie. Il a dit aux détenus : « Patience, le grand projet est en préparation. » Le 7 octobre, c’est cela. Ce n’est pas une improvisation, c'est une promesse tenue, préparée depuis le premier jour de sa libération.
Il ne s’attendait tout de même pas à une telle ampleur ?
Non. 251 otages, des localités israéliennes conquises, Tsahal absente – même lui n’avait pas anticipé cela. Et paradoxalement, ce succès l’a embarrassé. Que faire de 251 otages ? Sa première réponse a été maximaliste : tous les otages contre tous les prisonniers détenus en Israël. Certains, en Israël, étaient prêts à signer. Mais accepter cela aurait signifié notre arrêt de mort. Quand des femmes sont violées, des nourrissons assassinés, des familles brûlées vives, si vous ne ripostez pas, vous devenez une proie pour tout le Moyen-Orient. Israël n’avait pas d’autre choix que d’entrer à Gaza afin de détruire le Hamas militairement et politiquement. Et dès que Tsahal a pénétré dans la bande de Gaza, les otages ont cessé d’être la priorité de Sinwar. Ce qui comptait désormais pour lui, c’était de sauver le pouvoir du Hamas. C'est d'ailleurs pour cela qu'il a immédiatement accepté de libérer les femmes et les enfants presque sans contrepartie. Leur détention était embarrassante pour lui vis-à-vis du monde en général et même vis-à-vis du monde arabe. À partir du moment où il les a libérés, la pression s'est exercée uniquement sur Israël et Sinwar a pu espérer sauver le pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza.
Vous étiez l’un des seuls à affirmer publiquement, pendant toute la durée de la guerre, que le Hamas tiendrait sa parole si un accord était signé. D’où venait cette certitude ?
Je le savais parce que je les connais. Je savais que si le Hamas signait, il libérerait les otages. Je n’ai jamais cru à l’hypothèse selon laquelle il garderait des otages en réserve, ni qu’il les exfiltrerait vers l’Iran ou l’Égypte. Ces scénarios ne correspondaient pas à sa logique. Ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que le Hamas n’a jamais changé de position, quelles que soient les pertes subies, les défaites militaires, les quartiers réduits en ruines. Ses exigences étaient claires dès le début : la fin de la guerre et le retrait de Tsahal pour un retour des otages – deux conditions pour sauver son pouvoir. Et c’est Israël, pas le Hamas, qui a rompu l’accord mis en œuvre début 2025.
Comment l’accord final a-t-il pu aboutir, alors ?
Parce que les négociations ont finalement été menées par-dessus les têtes des deux parties. Le Qatar a contraint le Hamas. Les États-Unis ont contraint Israël. La guerre s’est arrêtée, Tsahal s’est retiré jusqu’à la ligne jaune et tous les otages sont rentrés. Mais à quel prix… 50 % du territoire de Gaza reste sous contrôle du Hamas. L’organisation est toujours debout, elle se reconstruit ; le Qatar et la Turquie financent la reconstruction. Et c’est désormais sur Israël que la pression internationale s’exerce pour un retrait complet. Tout cela parce que nous avons refusé d’impliquer des acteurs modérés – les Émirats, l’Égypte, l’Arabie saoudite – qui auraient pu soutenir une Autorité Palestinienne réformée. Le pire ennemi du Hamas, c’est l’AP. Nous n’avons pas su l’utiliser.
Cet accord était donc un échec ?
Ce que cet accord a accompli est magnifique : tous les otages sont rentrés. Mais nous aurions pu les ramener bien plus tôt, à un coût bien moins élevé, si nous avions été capables de construire une alternative politique au Hamas. En l’état, 41 otages qui étaient en vie au moment de leur enlèvement sont rentrés dans des cercueils, et le Hamas reste au pouvoir. Sur le plan humain, c’est une belle réalisation. Sur le plan stratégique, c’est une défaite. Nous avons obtenu des résultats militaires considérables et nous n’avons pas su les traduire en gains politiques durables. C’est un échec colossal.
Dans ce cas, l’accord Shalit n’était pas non plus un bon accord ?
Il n’existe pas de bon accord en pareille situation. Il n’y a que des contraintes. Dès que l’ennemi parvient à enlever quelqu’un, il a déjà gagné. La seule vraie solution, c’est de l’empêcher de procéder à des kidnappings. Une fois l’échec consommé, il ne reste qu’une voie : exercer une pression militaire suffisante pour créer les conditions d’un accord. Cet ennemi ne capitulera jamais mais une pression soutenue peut l’amener à négocier. Et le coût de cette négociation augmente chaque jour qui passe. Ce que vous auriez pu obtenir le premier jour, vous le payez dix fois plus cher après des années d’attente. C’est la leçon de Shalit. C’est la leçon du 7 octobre. Au bout du compte, nous avons vidé les prisons : tous les condamnés à perpétuité sauf trente ont été libérés.