Monsieur le vice-président des États-Unis,
Votre déclaration à l’égard des ministres du gouvernement israélien n’est pas seulement maladroite. Elle n’est pas seulement brutale. Elle n’est pas seulement déplacée. Elle est outrageante, parce qu’elle s’adresse à Israël comme on s’adresse à un obligé, à un dépendant, à un protégé sommé de baisser la voix devant son protecteur.
Vous avez cru rappeler une dette. Vous avez révélé une ignorance.
Vous avez cru parler au nom de la puissance américaine. Vous avez parlé comme si l’histoire commençait avec vos armes, vos budgets, vos contribuables, vos bases et vos intérêts. Vous avez rappelé que des armes américaines avaient protégé Israël. Nous ne l’oublions pas. Israël sait reconnaître ses alliés. Israël sait remercier ceux qui l’aident. Israël n’est pas ingrat.
Mais Israël n’est pas à vendre. Israël n’est pas à louer. Israël n’est pas une dépendance stratégique de Washington. Israël n’est pas une province armée de l’Occident. Israël n’est pas le client silencieux d’une puissance qui paie et qui, parce qu’elle paie, s’imagine pouvoir commander.
Monsieur Vance, souvenez-vous à qui vous parlez.
Vous ne vous adressez pas à une invention diplomatique récente. Vous ne vous adressez pas à un État artificiel, né de la faveur des nations. Vous ne vous adressez pas à une simple base avancée américaine au Proche-Orient. Vous vous adressez au peuple d’Israël, à une nation souveraine, indépendante, revenue dans l’histoire après trois mille ans de fidélité, de douleur, d’exil, de prière, de résistance et de retour.
Vous vous adressez à un peuple qui a vu passer les empires.
L’Égypte a passé.
L’Assyrie a passé.
Babylone a passé.
La Perse a passé.
La Grèce a passé.
Rome a passé.
Byzance a passé.
Les califats ont passé.
Les royaumes chrétiens ont passé.
Les empires coloniaux ont passé.
Les totalitarismes ont passé.
Israël demeure.
Cela ne rend pas Israël infaillible. Cela ne rend pas ses gouvernements au-dessus de la critique. Cela ne dispense pas Israël de justice, de prudence, de lucidité, de responsabilité. Mais cela interdit à quiconque, fût-il vice-président des États-Unis, de parler à Israël comme à un débiteur moral que l’on humilie devant les caméras.
Votre nation a deux cent cinquante ans. La nôtre porte trois mille ans de mémoire. Cette différence n’est pas un argument d’orgueil. C’est une donnée historique. Elle devrait inviter à la mesure, à la décence, à la prudence. Lorsque vous pointez du doigt Israël, Monsieur Vance, n’oubliez jamais vers qui vous le pointez. Vous ne pointez pas seulement un gouvernement. Vous pointez un peuple revenu de tous les tombeaux où l’histoire avait voulu l’enfermer. Vous pointez une mémoire que les empires n’ont pas réussi à effacer. Vous pointez une souveraineté payée par des siècles de larmes, de sang, de fidélité et de courage.
Adressez-vous de cette manière, si vous le souhaitez, à vos citoyens juifs exiliques. Adressez-leur votre leçon de prudence, votre morale du silence, votre pédagogie de la dette. Dites-leur, si cela vous chante, qu’ils doivent mesurer leurs paroles parce qu’ils dépendent de la bienveillance du pouvoir. Mais n’oubliez jamais ceci : Israël n’est plus l’exil. Israël n’est plus le Juif toléré par les princes. Israël n’est plus la communauté priée de se faire discrète pour ne pas irriter les puissants. Israël n’est plus le peuple sans armée, sans terre, sans voix, sans gouvernement, sans capitale, sans langue politique.
Israël est revenu.
Il est revenu dans sa langue.
Il est revenu sur sa terre.
Il est revenu dans sa souveraineté.
Il est revenu dans sa responsabilité.
Il est revenu dans l’histoire.
Et c’est précisément ce retour qui vous échappe.
Vous parlez d’armes. Nous parlons d’existence. Vous parlez de contribuables. Nous parlons d’enfants courant vers les abris. Vous parlez de matériel militaire. Nous parlons de villes menacées, de familles endeuillées, de soldats tombés, de frontières percées, de tunnels, de missiles, d’otages, de survivants, de mémoire. Vous parlez de facture. Nous parlons de destin.
Ne comparez pas trop vite les comptes, Monsieur Vance. Le contribuable américain paie des armes. Le peuple israélien paie son droit de vivre dans la chair de ses fils et de ses filles. Il paie par ses nuits interrompues, par ses enterrements, par ses réservistes rappelés, par ses familles suspendues à l’annonce d’un nom, par ses enfants nés dans un pays où l’on apprend trop tôt le chemin des abris. Certaines factures ne se règlent pas en dollars.
Votre déclaration est d’autant plus grave qu’elle intervient au moment où l’Amérique prétend imposer comme victoire un accord qui laisse à l’Iran ses ambiguïtés, ses missiles, ses marges, son temps, son récit, ses leviers. Vous demandez à Israël de se réveiller. Mais Israël est éveillé depuis longtemps. Israël n’a pas besoin que Washington lui explique ce qu’est l’Iran. Israël sait ce que signifie un régime qui promet sa disparition. Israël sait ce que valent les délais accordés aux dictatures. Israël sait qu’une signature ne désarme pas une volonté. Israël sait que les papiers peuvent rassurer les capitales lointaines tout en préparant les deuils des peuples en première ligne.
Vous dites que le problème d’Israël n’est pas Donald J. Trump. Peut-être. Mais le problème d’Israël peut devenir tout accord qui renforce ses ennemis, toute diplomatie qui transforme une menace en partenaire, toute mise en scène qui confond la signature d’un mémorandum avec la neutralisation d’un danger. Le problème d’Israël n’est pas l’ego d’un président américain. Le problème d’Israël est la sécurité de son peuple.
Et aucun allié, même le plus puissant, même le plus précieux, même le plus nécessaire, n’a le droit d’exiger d’Israël qu’il taise son inquiétude lorsque son existence est en jeu.
Il faut le dire avec force : la gratitude n’est pas la servitude. L’alliance n’est pas la vassalité. Le soutien militaire n’est pas un acte de propriété. L’amitié n’autorise pas l’humiliation. La puissance ne donne pas le droit à l’insulte.
Israël respecte l’Amérique. Israël sait ce qu’il doit à l’alliance américaine. Israël sait aussi ce que l’Amérique doit à Israël : un allié fidèle, une puissance de renseignement, d’innovation, de défense, de courage opérationnel, une démocratie combattante dans une région où tant d’États ont été capturés par la peur, la corruption, la tyrannie ou les milices. L’alliance n’est pas une aumône unilatérale. Elle est une relation d’intérêts, de valeurs, de combats partagés et de bénéfices réciproques.